La lettre du jeudi
Somnambule
© Grandeduc/iStockphoto
« Qu’est-ce qu’un somnambule ? C’est une personne, dit mon dictionnaire, “qui effectue des actes de manière automatique, sans en avoir conscience, généralement sous le coup d’une émotion intense, d’une grande fatigue, ou en ayant perdu le sens des réalités”. Mis au pluriel dans son roman Les Somnambules paru en 1931, l’Autrichien Hermann Broch élargit la définition à l’inconscience des individus qui traversent l’histoire sans rien comprendre à ce qui les environne, ni aux catastrophes qu’ils vont déclencher. “Les hommes qui ne pensent pas, dit Hannah Arendt dans La Vie de l’esprit, sont comme des somnambules.” Or il y a peut-être deux types de somnambules – les uns avancent les yeux fermés, les autres les yeux ouverts.
J’ai cherché dans l’actualité des illustrations de cette différence. Ainsi hier, l’ex-représentante républicaine Liz Cheney affirmait que “les États-Unis vont vers la dictature en somnambules”. Elle faisait référence au show hallucinant organisé mardi dernier par la chaîne de télévision américaine Fox News : Sean Hannity, le présentateur vedette, a demandé à Donald Trump s’il promettait de ne pas abuser de son pouvoir en cas de réélection en se vengeant de ses opposants politiques. Réponse du candidat : “J’adore ce type ! Il me demande : ‘Vous n’allez pas être un dictateur, n’est-ce pas ?’ Je dis : ‘Non, non, non, excepté le jour 1. Nous fermons la frontière et nous forons, forons, forons. Après ça, je ne suis pas un dictateur.’” Un programme aussi squelettique qu’un épouvantail – frontières fermées avec le Mexique plus les forages qui reprennent en Alaska et ailleurs – et de quoi alimenter la ferveur du public et sa joie par les saillies de son champion : il me semble qu’on était là dans la catégorie yeux fermés, avec suspension totale de l’esprit critique.
Pour la catégorie yeux ouverts, je me suis tourné vers l’Iata : à l’occasion de l’International Aviation Day (c’est aujourd’hui), l’Iata donc, à savoir l’Association du transport aérien international, s’est félicitée qu’avec 4,7 milliards de passagers attendus en 2024, le trafic aérien plane vers des altitudes historiques. De mon point de vue, c’est du somnambulisme aggravé : c’est lorsque le trafic diminuera qu’il faudra se réjouir. Il n’empêche que ceux qui prennent l’avion savent bien que ce mode de transport n’est pas soutenable et certainement pas à ce rythme. Si l’on met de côté la mauvaise foi, la tartufferie (je brocarde les avions, mais trop content de partir à Venise en week-end en avion plutôt qu’en train de nuit), on y retrouve un élément important du somnambulisme yeux ouverts : Arendt, inépuisable, analyse en 1973 – au moment du Watergate et des “Pentagon Papers” – pourquoi des gens pas idiots, des intellectuels travaillant pour le Pentagone, pouvaient à la fois défendre la théorie officielle de la guerre froide (la théorie dite des dominos – ploc, ploc, ploc font les dominos des pays qui basculent l’un entraînant l’autre, dans le communisme) tout en étant persuadés de sa stupidité. Réponse d’Arendt : “Ils n’agissaient pas par mensonge ou parce qu’ils voulaient se faire bien voir de leurs supérieurs, […] cela leur donnait un cadre dans lequel ils pouvaient travailler. Ils avaient adopté ce cadre tout en sachant qu’il était en contradiction avec les événements et les analyses qui leur prouvaient chaque matin que ce point de vue était tout simplement faux. Ils l’ont adopté parce qu’ils n’avaient pas d’autre cadre.”
Beaucoup de gens, dit en somme Hannah Arendt, préfèrent adopter un cadre stupide, plutôt qu’une absence de cadre ou d’essayer d’en élaborer un plus intelligent. Ce sont des somnambules aux yeux ouverts. Et la question, en particulier à la COP 28, c’est comment réveiller des somnambules. »
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