Revue de presse

Trois politiques de l’immunité

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Trois politiques de l’immunité

©Dynamic/Unsplash

Philomag.com vous propose chaque semaine une sélection d’articles parus dans la presse française et étrangère, rassemblés autour d’une thématique commune. Des articles qui nous ont surpris, questionné, dérangé. L’occasion de découvrir de nouveaux points de vue sur le monde et les événements qui font l’actualité. 

Cette semaine, trois réflexions sur les politiques sanitaires, qui dont débat depuis le début de la pandémie. Dans le sillage des travaux de Michel Foucault, de nombreux philosophes ont mis en garde (ici ou là, par exemple) quant au développement d’une « biopolitique » disciplinaire qui pourrait bien se maintenir même une fois la pandémie terminée. Cris d’orfraie irresponsables, répondaient d’autres. Le débat est loin d’être clos, la fin de la crise sanitaire n’étant pas pour demain. La frontière entre situation de crise et « retour à la normale » se brouille à mesure qu’elle s’éloigne dans un avenir indéterminé. L’occasion de reposer la question des pratiques du biopouvoir. 

 

Arianna Marchetti : « Le désir de sécurité peut rapidement éroder celui de liberté »

Pour la philosophe et sociologue italienne Arianna Marchetti, « ce que nous perdons aujourd’hui ne nous sera pas rendu demain – ou, comme l'histoire l'enseigne, ne nous sera pas rendu sans effusion de sang ». Car l’état de crise, comme elle l’écrit dans le magazine Epoche, ne conduit pas seulement à l’instauration durable de nouvelles formes de pratiques politiques, mais à la mise en place de tout un arrière-plan idéologique qui légitime et entérine « l’implémentation d’un appareil biopolitique qui vise à la régulation des corps, des vies et de la santé » : « Les mesures d'urgence qui sont normalisées font partie d’un régime de vérité » nouveau, qui reconfigure notre manière de penser. Il ne s’agit pas, pour Marchetti, de contester l’objectivité de la science médicale mais d’interroger la prééminence d’une gestion technique et technologique, qui remet en cause, avec la complicité de nos peurs et inquiétudes, le processus démocratique de prise de décision : « Lorsque toutes les questions politiques sont présentées comme des questions techniques, la population est exclue des discussions sur son avenir. » 

 

Black Smith : « La politique immunologique nous immunise contre notre avenir »

Dans un article paru sur le site de The Tablet, l’essayiste Blake Smith souligne que la crise sanitaire a été moins un tournant qu’un révélateur de notre compréhension actuelle du politique, qui a l’immunologie pour modèle implicite : « La démocratie libérale, écrit-il, avec son expression formalisée des droits individuels, apparaît comme une forme particulièrement explicite de la logique immunitaire politique, par laquelle les individus écartent une partie de leur vie de la communauté et des obligations auxquelles elle pourrait les convoquer. […] Nous fixons des limites entre les individus, feignant d'ignorer les manières dont nos influences (biologiques, économiques, culturelles, psychologiques, etc.) contournent ces barrières. » L’immunité est un rêve de pureté, celui d’un individu replié sur lui-même, émancipé de tout lien. Pure fiction, réplique Smith : « Nos corps sont radicalement ouverts, vulnérables, menaçants et redevables au corps des autres ». D’ailleurs, « chacun de nous est plus un écosystème qu'un individu ; nous sommes des biomes ». Il est donc urgent de penser une autre biopolitique, « positive », qui ne cherche pas seulement à « assurer la survie de l’être humain » recroquevillé dans son fantasme d’isolement, mais aussi et surtout à « soutenir et transformer de nouvelles formes de vie individuelle et collective » où soi et l’autre se mêlent pour donner naissance à du nouveau. 

 

Thomas Pradeu : « Pour l'immunologie d'aujourd'hui, 55 % de ce qui nous constitue, ce sont des bactéries »

Si la crise sanitaire a pu entretenir nous réaction immunologique et nourrir une biopolitique, elle a aussi été l’occasion de nous interroger sur notre rapport à la vie microbienne qui habite en nous sans que nous en ayons conscience. C’est ce que souligne le philosophe Thomas Pradeu dans un entretien accordé à Science et Avenir : « On a mis en évidence la présence massive de ces microorganismes vivant dans ou sur un hôte. Mais aussi qu'ils sont indispensables non seulement à la digestion, on le savait déjà, mais au développement, à l'immunité, et sont impliqués dans la plupart des grandes fonctions physiologiques. Un changement majeur ! » Comprendre nos mécanismes immunitaires implique de dépasser la « vision soi/non-soi » : le système immunitaire ne sert pas à conserver ce qui était déjà là. Ce qu’il fait constamment, et de manière extrêmement dynamique, c’est d'accepter certains éléments et d’en éliminer d’autres. Qu’ils viennent du dehors ou du dedans. Et de conclure que, même lorsqu’il s’agit de « la manière dont nous répondons à des pathogènes », « nous sommes pris microbiens qu’humains ! »