La lettre du lundi

Une soirée électorale en Russie

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Une soirée électorale en Russie

Moscou (Russie), le 17 mars 2024. Les résultats préliminaires de l’élection présidentielle sont affichés sur un écran au siège de campagne du président russe et candidat à la présidence Vladimir Poutine. © Natalia Kolesnikova/AFP

« Hier, j’ai suivi la soirée électorale devant la télévision russe. À 21 heures piles (19h à Paris), j’étais prêt à regarder, en me rongeant les ongles, l’édition spéciale du journal télévisé sur la première chaîne. En Russie, on ne fait pas apparaître le portrait du vainqueur sur l’écran. On est bien plus respectueux du droit car on laisse la parole à la commission électorale, qui attend la fermeture des bureaux de Kaliningrad, tout à l’ouest, pour rompre l’insupportable suspense. Et le vainqueur est…

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Tiens, les estimations s’affichent avant même que la chef de la commission électorale ait pris la parole. Ça cafouille un peu sur la chaîne officielle. Poutine obtient 87%, et ses trois adversaires autour de 3-4% chacun. Mais attention, seul un quart des voix a été décompté. Tout peut encore évoluer, souligne la présentatrice. Elle passe la parole aux correspondants dans des bureaux de vote de Moscou, Pétersbourg et Kazan, où le dépouillement se déroule en toute transparence, en présence de journalistes et d’observateurs étrangers venus d’Espagne, de Tanzanie et d’Indonésie. On fait également le tour des concurrents malheureux du président. Vladislav Davankov, le leader des “Nouvelles Personnes”, que le Kremlin a autorisé pour séduire les entrepreneurs et les classes créatives urbaines, félicite ses soutiens. Les chefs du Parti communiste russe, de vieux messieurs alignés derrière une table dans un style très Politburo, se réjouissent que les électeurs de tous les bords se sentent encore plus unis qu’auparavant. De sa voix de basse un peu comique, le représentant de la droite populiste Leonid Sloutski se dit fier du travail accompli et assure de son aide le candidat qui sera élu. Dans une immense salle vide et silencieuse, au QG de Poutine, un journaliste évoque l’ambiance survoltée censée y régner.

Ce moment télévisuel est surréaliste. Il est à l’image de ce scrutin qui n’a guère passionné les Russes et qui se conclut cependant, grâce à des fraudes massives, par une participation et un score inédits. Face aux élites politiques et économiques, aux gouverneurs, Poutine a désormais les mains encore plus libres pour augmenter les impôts (il faut bien financer la guerre), envisager une nouvelle vague de mobilisation ou poursuivre ses guerres – avant de se représenter en 2030. Je ne sais quel nom donner à cette dictature, réelle, qui se dissimule derrière une démocratie formelle. Démocrature ? Démocratie Potemkine ? En regardant la suite de cette soirée électorale entrelardée de reportages d’actualité, je penche vers le terme de “spectaclocratie”, tant toutes les dimensions du mensonge sont utilisées et réorganisées en un spectacle total et hypnotisant.

Tout ce qui viendrait gêner le spectacle est exclu. On ne montre pas à la télévision les quelques cocktails Molotov jetés dans des bureaux de vote, les arrestations de ceux qui protestent, les bulletins de vote déposés sur la tombe de Navalny. On préfère célébrer la bonne santé de la démocratie russe, alors que les élections en Ukraine prévues cette année ont été annulées. On diffuse des reportages sur la joie supposée des électeurs dans les zones annexées par la Russie, rebaptisées “nouvelles régions”. Et lorsqu’on ne peut nier certains événements gênants, on les intègre au spectacle. Ainsi les files d’attente soudaines qui se sont formées dimanche midi en soutien à Navalny ont été filmées pour illustrer l’engouement des électeurs. Les attaques ukrainiennes en Russie, notamment à Belgorod, ne sont pas dissimulées. Elles servent à montrer que le vote a lieu malgré ces “actes terroristes”, et que les Russes sont mobilisés pour résister à l’agression ukrainienne et occidentale. Comme le souligne Guy Debord, le théoricien de “l’irréalisme de la société réelle”, “dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux” (La Société du spectacle, 1967). C’est le cas en Urssie.

D’ailleurs, à la télévision d’État russe, la soirée électorale se poursuit par une nouvelle série télévisée intitulée Fais-lui traverser le Maïdan, un thriller politique sur fond de révolution ukrainienne… à la sauce moscovite, bien sûr. C’est la fiction qui l’emporte ce dimanche soir. Elle finit de m’épuiser. Mais ce doit être l’effet recherché par la spectaclocratie russe : divertir, zombifier, puis endormir. Il vaut mieux ne pas penser au réveil. »