Société

Vivre à découvert, une question sociale… et métaphysique

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Vivre à découvert, une question sociale… et métaphysique

© Towfiqu Barbhuiya/Unsplash

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18% : c’est la part des Français qui vivent à découvert, c’est à dire à crédit, selon le 17e Baromètre de la pauvreté et de la précarité publié il y a quelques jours. Comment l’endettement est-il devenu, pour beaucoup, la règle dans la vie quotidienne ? Et peut-on en sortir ? Il faudrait commencer par surmonter une manière de penser, très ancrée, qui considère que nous sommes toujours en dette de quelque chose.


 

Du prêt immobilier au paiement en quatre fois en passant par le crédit à la consommation, l’endettement est une expérience familière de la plupart des Français. On pourrait la traduire ainsi, en des termes plus existentiels qu’économiques : vous vivez aujourd’hui avec davantage de biens, de « valeurs », que vous n’auriez pu en posséder normalement avec ce que vous avez accumulé par votre travail. Quelqu’un vous a donc prêté, fait une avance. Il vous a libéré des limitations - de vos moyens restreints. Mais pas gratuitement, et il vous faudra rembourser les intérêts.

La dette, une question ontologique

D’où vient ce système angoissant et fragile ? Pour Nietzsche, la dette est un élément fondateur du lien social. Dans la Généalogie de la morale. L’homme est débiteur de la « communauté », des « ancêtres », d’un legs collectif. Il doit quelque chose à cette communauté ; il passera sa vie à rembourser en entretenant l’héritage reçu et, si possible, en l’augmentant. Il ne choisit pas cette dotation primitive. Et, du reste, parce qu’entre l’homme et le collectif règne une disproportion manifeste, la question du remboursement ne revêt pas le caractère d’une intransigeante égalité mathématique. Peut-être recevra-t-on, du commun, plus que ce que l’on donnera. L’essentiel est de donner de sa personne d’un manière ou d’une autre. La communauté, comme sujet collectif qui est toujours davantage que la somme de ses membres, peut tolérer une certaine souplesse. L’endettement à son égard n’a pas l’intransigeance d’un bilan comptable.

Les choses sont bien différentes dans le monde moderne, où les communautés s’effritent. Le lien dissymétrique de l'homme à la communauté laisse place à l'inféodation personnelle au créancier pour la majorité des hommes, la règle. Ce lien personnel est, à bien des égards, beaucoup plus aliénant. Le créancier réclame en personne son du. Le remboursement de la dette s'accompagne d'une culpabilité marquée. « Le sentiment du devoir, de l'obligation personnelle a tiré son origine, nous l'avons vu, des plus anciennes et des plus primitives relations entre individus, les relations entre acheteur et vendeur, entre créancier et débiteur : ici la personne s'opposa pour la première fois à la personne, se mesurant de personne à personne. » L'individualisation de la dette se conjugue avec sa généralisation. La dette et le sentiment d'être en dette transissent l'existence.Comment la dette s’est-elle muée, par un saut qualitatif, en un « être-en-dette » ? Comment le crédit s’est il métamorphosé en une « vie à crédit » dont nous acceptons la logique sans broncher ? Comment en sommes nous venus à trouver normal de dédier, sans fin, nos existences, à un remboursement qui jamais n’arrive à son terme ?

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Vie à crédit : pis que le péché originel, la dette originelle ?