La vie de l’esprit

Aphantasie : vivre sans images mentales

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Aphantasie : vivre sans images mentales

© J. Balla Photography/Unsplash

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Si je vous parle d’une pierre ou d’un arbre, que « voyez »-vous, dans votre esprit ? Une image de pierre ou d’arbre, répondrez-vous sans doute sur le ton de l’évidence. Figurez-vous que les choses ne se passent pas de la même façon chez tout le monde : de même que certains sont dépourvus de voix intérieure, d’autres ne sont pas capables de produire des représentations visuelles mentales. Ce phénomène, baptisé aphantasie, fait l’objet de recherches depuis quelques années. Nous vous l’expliquons.


Si, dans l’histoire de la philosophie, l’imagination a suscité d’interminables débats, ceux-ci occultent une réalité longtemps méconnue : certains êtres humains ne sont pas dotés de cette étrange et insaisissable faculté à la croisée de la sensibilité et de l’entendement, de cet « art caché dans les profondeurs de l’âme humaine », comme le dit Kant. Certains philosophes ont envisagé ce moment singulier où, dans l’appréhension d’un objet, l’imagination bute sur les limites de sa finitude. Descartes prend un exemple frappant dans ses Méditations métaphysiques (1641) :

« Lorsque j’imagine un triangle, je ne le conçois pas seulement comme une figure composée et comprise de trois lignes, mais outre cela je considère ces trois lignes comme présentes par la force et l’application intérieure de mon esprit ; et c’est proprement ce que j’appelle imaginer. [Mais] si je veux penser à un chiliogone, je conçois bien à la vérité que c’est une figure composée de mille côtés, aussi facilement que je conçois qu’un triangle est une figure composée de trois côtés seulement, mais je ne puis pas imaginer les mille côtés d’un chiliogone, comme je fais les trois d’un triangle, ni pour ainsi dire, les regarder comme présents avec les yeux de mon esprit. » 

Kant renchérit, lorsqu’il aborde le sublime dans la Critique de la faculté de juger (1790) : 

« La nature est […] sublime dans ceux de ses phénomènes dont l’intuition suscite l’Idée de son infinité. Cela ne peut se produire qu’en raison du fait que l’effort, si grand soit-il, de notre imagination dans l’évaluation de la grandeur d’un objet s’avère insuffisant. »

 

Un défaut de représentation

C’est entendu : si l’imagination de nous permet de « voir » plus que ce qui nous est donné dans la perception immédiate, dans la sensibilité – de « voir » plus grand, plus loin, ailleurs –, cette imagination possède une limite. Il demeure totalement ignoré ou oublié le fait que certains hommes n’ont pas d’imagination, ou que leur imagination est tellement restreinte qu’elle ne leur permet de produire presque aucune image. Il faut entendre image au sens large : image visuelle mais également, parfois, sonore, comme dans le cas d’absence de « voix intérieure ». L’absence d’imagination, c’est l’incapacité à convoquer mentalement toute représentation sensible ou sensorielle d’un objet, tout en conservant tout de même la capacité à convoquer l’objet « lui-même ». Il faut attendre la fin du XIXe siècle pour que ce phénomène troublant attire l’attention. En 1880, l’anthropologue Francis Galton écrit dans « Statistics of Mental Imagery » : 

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