Un autre moi est possible
« Avancer vers une terre étrangère »
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Cet article est issu du numéro 55 de Philosophie magazine « 55 - hiver 2011 », en kiosque le 24 novembre 2011. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
La psychanalyse vise moins la connaissance que le dessaisissement du moi, rappelle le psychanalyste et écrivain Jean-Bertrand Pontalis. L’enjeu ? Entendre la voix de celui que nous avons été avant de venir à la parole.
Dans votre prochain livre, Avant (Gallimard), vous dénoncez la culture du narcissisme qui fait du moi une valeur absolue. Vous en repérez le signe dans l’omniprésence de la formule « Moi, je pense que… » Que signifie-t-elle ?
Jean-Bertrand Pontalis : Quand vous entendez quelqu’un affirmer « Moi, je pense que… », vous pouvez en conclure : 1. qu’il ne pense pas ; 2. qu’il livre passage derrière l’affirmation ostentatoire de son jugement personnel à l’opinion la plus commune ; 3. que le moi qu’il met en avant est si incertain qu’il a besoin de l’accoler à « je ». Comme le dit Freud : « Le moi joue le rôle de stupide auguste qui met son grain de sel partout pour que les spectateurs croient que c’est lui qui dirige tout ce qui se passe. » Nous sommes empêtrés dans la glu du on alors que nous affirmons la souveraineté de notre moi.
Est-ce à dire que le moi est devenu une illusion ?
Avant de devenir un sujet qui s’exhibe devant les autres, le moi fut l’objet d’une conquête. C’est vrai en ce qui concerne l’histoire collective : la société des individus est le produit d’une conquête historique. Mais aussi à l’échelle individuelle : l’enfant doit conquérir son existence. On le voit énoncer « c’est moi qui l’ai fait ! » ou « c’est à moi ! » pour défendre ses premiers objets et affirmer son existence à travers eux. Puis nous découvrons notre propre altérité : regardant un album, nous tombons sur une ancienne photo de nous et avons du mal à nous reconnaître… Nous oscillons entre l’évidence d’une certaine continuité et l’impression de n’avoir eu pour identité qu’une série de masques. L’illusion est de vouloir échapper à cette ambivalence fondamentale du moi.
La psychanalyse se donne-t-elle pour tâche la connaissance de soi ?
On réduit souvent la psychanalyse à une forme de confession. Or, c’est tout le contraire. La confession repose sur l’aveu et sur ce que l’on sait de soi : j’ai fait ceci, j’ai pensé ou imaginé cela, etc. Elle est un sacrement au terme duquel on fait pénitence et l’on est absous. L’analyse, elle, ne juge pas, n’absout pas, ne condamne pas, mais elle va au devant de ce que l’on ne connaît pas de soi. Par la méthode associative, des choses qui se trouvaient hors des frontières de la conscience, oubliées ou refoulées, surgissent à nouveau. L’analyse n’est donc pas un exercice narcissique qui aurait pour but la contemplation du soi. Le but de l’analyse invite plutôt à se déprendre de l’image que l’on en a et à transformer sa propre histoire, en s’apercevant qu’il y en a plusieurs versions possibles.