Dossier/Faut-il toujours viser l’utile ?

Le grand écart

Temps de lecture : 11 min

Le grand écart

© Seb Jarnot

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Cet article est issu du numéro 149 de Philosophie magazine, en kiosque le 29 avril 2021. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Un directeur d’hôpital, un juge, un maire, un chercheur : toute leur vie, nos témoins ont maintenu un idéal fort tout en se confrontant au réel et à des problèmes parfois terribles. Ils parlent de leur art d’avancer sans se trahir.

Propos recueillis par Alexandre Lacroix et Catherine Portevin

Illustration : © Seb Jarnot pour PM
Illustration : © Seb Jarnot pour PM

François Crémieux : “Je cherche un équilibre au cœur des contradictions”

Quel idéal vous a conduit à diriger des hôpitaux ?

François Crémieux : J’ai choisi d’être directeur d’hôpital en connaissance de cause, je savais que j’allais devoir chercher un équilibre au cœur de contradictions. Mais c’est ce qui me passionnait et me passionne toujours. À l’hôpital, je rejoignais une communauté humaine, dont les valeurs fondamentales d’humanisme, d’engagement inconditionnel envers les patients m’importent. Mais je suis économiste de formation, et l’un des enjeux de la discipline est la question du lien entre la somme des intérêts individuels et l’intérêt collectif, c’est-à-dire comment optimiser les ressources – je précise que cela peut s’appliquer à l’argent comme au bonheur que nous cherchons souvent à augmenter en optimisant ses différentes composantes. J’assume de contribuer à cet équilibre entre nos intérêts individuels et nos enjeux collectifs.

 

Qu’est-ce qu’optimiser les ressources d’un hôpital ? Est-il question de performance ? 

Mon idée de la « performance » de l’hôpital – terme qui me semble un mauvais objet de langage – n’est pas, comme il se dit souvent, de faire le partage entre des soins qui seraient rentables et d’autres pas. C’est de faire en sorte que lorsqu’on met un euro pour la santé, il soit le mieux utilisé possible, que des ressources finies que l’on consacre à notre santé l’on tire une meilleure santé à la fois individuelle et collective. C’est d’autant plus important dans un système comme le nôtre où l’argent dépensé pour chacun est issu d’une solidarité nationale entre tous.

 

Comment vivez-vous avec les médecins l’opposition entre raison médicale et raison économique ?

Cela ne se présente pas forcément comme une opposition. D’une part, leur expertise est indiscutable, alors que la mienne, dans leurs domaines, est limitée à une culture générale. Sur certains points techniques, elle est même proche de zéro. Cela ne nous empêche pas de trouver un langage commun, et, de mon expérience, les lignes de tensions se situent bien moins entre médecins et administratifs, qu’entre des visions ou des stratégies divergentes. Il arrive qu’il y ait des tensions qui renvoient aux paradoxes que nous avons à traiter, par exemple des besoins jamais pleinement satisfaits et des budgets forcément limités. L’essentiel, c’est le respect de nos expertises, ou compétences, et de nos rôles respectifs. Lorsque nous sommes devant une demande de dépense exceptionnelle, au-delà des moyens raisonnables, pour un patient particulier, notre exigence à tous est de tout faire pour répondre « oui » : par-delà la bataille d’un médecin pour « son patient », nous n’avons pas droit de vie et de mort, de dire qui l’on soigne ou pas. La question se pose différemment lorsqu’il s’agit d’une dépense par anticipation : un équipement ou des traitements très onéreux pour un résultat médical minime, voire discutable pour les patients. Médecins ou gestionnaires doivent se retrouver sur ce point de contact entre la médecine qui n’a pas de prix lorsqu’elle concerne un individu particulier et la médecine qui a un coût lorsqu’elle concerne le collectif. 

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