La lettre du jeudi

Berlusconi, salaud vital

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Cathédrale du Duomo de Milan (Italie), le 14 juin 2023. Funérailles d’État de l’ancien Premier ministre italien et magnat des médias Silvio Berlusconi (1936-2023)

Cathédrale du Duomo de Milan (Italie), le 14 juin 2023. Funérailles d’État de l’ancien Premier ministre italien et magnat des médias Silvio Berlusconi (1936-2023). © Mauro Ujetto/NurPhoto/AFP

« Hier, les supporters du Milan AC – dont Berlusconi a été le président – ont brandi des affiches Grazie Silvio, et dans la foule amassée devant le Duomo, les yeux étaient souvent rougis. Hier était un jour de deuil national en Italie. Une partie de la péninsule était triste, une autre était furieuse de l’honneur accordé. Jusque dans sa mort, Il Cavaliere n’a laissé personne indifférent. Pourquoi célébrer un salaud, sartrien ou non ? Parce qu’avec tous ses défauts, il était, que Bergson lui pardonne, vital.

On le sait, une oraison funèbre souligne l’une ou l’autre des qualités d’un mort tout en passant pieusement sous silence ses aspects plus discutables et moins reluisants. C’est la règle du jeu, et le fait est que si à l’enterrement d’un vieillard blanchi sous le harnais, on devait asséner aux vivants rassemblés pour l’occasion les quatre vérités sur le défunt, il n’y aurait plus grand monde à la cérémonie, ou au contraire une foule ravie de l’occasion d’une vaste poilade. Tout cela est amplifié à l’extrême dans le cas d’une figure politique ; et davantage encore pour un homme plus connu pour la vulgarité prophétique (trente ans avant Trump) de son empire télévisuel, son goût des (très) jeunes femmes, ses blagues homophobes, racistes ou sexistes, ses fraudes, son soutien à l’invasion russe de l’Ukraine et j’en passe, que pour sa volonté de rendre la société de son temps un peu meilleure.

Les obsèques de Silvio Berlusconi n’ont pas échappé à cette règle : “Figure majeure de l’Italie contemporaine” (selon Emmanuel Macron), un homme au “tempérament énergique” (dixit le pape François qui n’a peut-être pas mesuré son propos). Un personnage salué par Sergio Mattarella, le président italien, et Vladimir Poutine pour son incroyable vitalité.

L’histoire retiendra de lui qu’il aura été, comme le note le sociologue Vincenzo Susca dans À l’ombre de Berlusconi. Les médias, l’imaginaire et les catastrophes de la modernité (L’Harmattan, 2006), l’homme qui a su profiter de “la cassure entre l’art de parler, propre des cadres politiques traditionnels, et l’art de se faire écouter, propre des cadres émergents sur la scène médiatique”.

Mais là, ici et maintenant, au moins devant la cathédrale de Milan, ce que les gens pleuraient, c’est ce truc difficile à définir ou à mesurer – il n’existe pas de vitalomètre – mais immédiatement reconnaissable quand on le rencontre. Cette vitalité, le philosophe espagnol Ortega y Gasset (1883-1955) la décrit comme un “trésor caché d’énergie vivante. Qui n’en a pas fait l’expérience ? On quitte quelqu’un avec qui on a causé un temps et on s’en sent tonifié. Non pas du fait que cette personne soit très intelligente, ni du fait qu’elle se soit montrée bienveillante : ce n’est ni un enseignement ni une faveur qu’on lui doit. Cependant, de la fréquentation de cette personne on repart comme rafraîchi, empli de confiance en soi-même, optimiste, bourré d’élans et de plénitude, avec une foi ferme en l’existence”.

Personnellement, je ne m’imagine pas rafraîchi par un discours de Berlusconi, mais c’est ce qui fait sans doute que j’aurais été incapable de prédire l’élection de Trump. Rien de plus séduisant, parfois, qu’un salaud vital. »

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