La lettre du jeudi

Énigme ou mystère cosmique ?

Temps de lecture : 3 min

Énigme ou mystère cosmique ?

Des astronomes internationaux utilisant le télescope spatial Hubble de la NASA/ESA ont effectué une mesure indépendante de la vitesse d’expansion de l’Univers. © NASA, ESA, Suyu (Institut Max Planck d'astrophysique), Auger (Université de Cambridge)

« Non, je ne parlerai pas des punaises de lit. Ça me démange, mais sauf à reconnaître que si elles débarquent chez soi, c’est l’horreur, je n’ai rien à en dire. De l’air, de l’air, changeons d’atmosphère : les signaux recueillis par le James Webb Space Telescope (JWST), confirment que la cosmologie est en crise. Et c’est réjouissant.

Selon le modèle standard de la cosmologie, notre Univers est né il y a environ 13,8 milliards d’années et n’a depuis cessé de s’étendre : l’espace se dilate et, par conséquent, les objets célestes s’éloignent les uns des autres. Le taux actuel de cette expansion – baptisé constante de Hubble – est déterminant tant pour estimer l’âge de l’Univers que pour prévoir s’il va s’étendre, s’effondrer ou se déchirer.

Les astrophysiciens sont capables de mesurer ce taux de deux manières :
1) en observant les supernovae et les céphéides (étoiles variables ultra-lumineuses) proches ;
2) en observant le fond diffus cosmologique (le rayonnement fossile émis 380 000 ans après le Big Bang).

Les deux types de mesure confirment que l’expansion s’accélère plus rapidement que prévu. Toutefois, ces deux méthodes produisent deux résultats bien différents. Les observations du télescope spatial européen Planck suggèrent que l’Univers se développe à 64,8 km par seconde par mégaparsec (3,26 millions d’années-lumière). Les données des céphéides, confirmées par les observations du JWST, suggèrent un rythme plus rapide de 73 km par seconde par mégaparsec. D’où un problème baptisé tension de Hubble, avec un tas d’hypothèses passionnantes qui vont de l’existence d’une source inconnue d’énergie sombre, d’une forme exotique de matière noire ou encore d’un bug au cœur de la relativité générale, avec à la clef une révision de notre compréhension des lois de la gravité qui auraient pu changer au cours du temps, ou la découverte d’un nouveau type de neutrino (une particule élémentaire difficile à détecter car interagissant très peu avec la matière).

Ce qui est intéressant dans un bug, c’est qu’il témoigne d’une énigme. Et que nous autres humains ne sommes jamais aussi bons, aussi tenaces que placés face à un paquet d’indices et un cadavre dans le placard des étoiles : au Cluedo cosmique, nous sommes d’excellents joueurs. Curieux, coopérants, enthousiastes et jamais rassasiés. J’ai dit énigme et pas mystère. Le mystère relève de l’incompréhensible (la mort, le sens de la vie, pourquoi il y a quelque chose plutôt que rien) tandis que l’énigme, dit joliment Vladimir Jankélevitch, “problème local et ponctuel, nous intrigue sans englober notre destinée dans sa nuit”. Notre paralysie face au réchauffement climatique, par exemple, me paraît englober notre destinée. Et jusqu’ici, nous sommes comme ces deux lutteurs du tableau de Goya dont Michel Serres remarquait qu’ils se battent sans mesurer qu’il n’y aura que des vaincus puisqu’ils s’enfoncent dans les sables mouvants.

Et à propos de bugs, savez-vous ce que dit Serres des parasites ? “L’homme est un pou pour l’homme.” Quoi ? Je n’ai pas parlé des punaises de lit. »

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