Hors-série “Le Seigneur des anneaux”

Enrico Spadaro : Tolkien et la guerre 
contre 
les machines

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Cet article est issu du Hors-série n°N° 54 de Philosophie magazine « “Le Seigneur des anneaux”. Le mythe Tolkien », en kiosque le 21 juillet 2022. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Témoin inquiet de la révolution industrielle, J. R. R. Tolkien interroge par l’imaginaire les ambivalences de la modernité. En Terre du Milieu, la technique est un pouvoir grandiose, mais corrupteur, auquel on peut résister par une éthique et une politique de la petitesse. Enrico Spadaro revient sur cet idéal de sobriété.

 

Quel rapport entretient J. R. R. Tolkien avec la nature ?

Enrico Spadaro — La conception que Tolkien se fait de la nature remonte à ses jeunes années. Petit, il aimait se promener sur la côte sud-ouest de l’Angleterre et y dessiner des paysages, mais aussi et surtout des forêts avoisinantes. Il avait pour motif récurrent de grands arbres et représentait aussi des feuilles avec précision. Pour comprendre ce style de dessin et ce goût des représentations de la nature, il faut rappeler le mouvement auquel il se rattache, Arts and Crafts, fondé au Royaume-Uni par l’artiste et écrivain William Morris dans la seconde moitié du XIXe siècle. Nous sommes alors en pleine révolution industrielle, juste après l’exposition universelle de 1851, à Londres. William Morris s’oppose à l’industrialisation de son pays et veut valoriser l’artisanat, cet art des petits artistes. Arts and Crafts se déploie alors comme un mouvement décoratif qui se réfère massivement à la nature, préfère la petite chose au grand ensemble, et vient décorer les livres, orner les fenêtres ou les vitres.

 

Cela fait écho aux propres conceptions de Tolkien ?

Tolkien a grandi dans un petit village de la banlieue de Birmingham, une ville qui subit alors de plein fouet la révolution industrielle. Lui vit à la campagne mais il voit les nuages noirs de la ville, la fumée des usines, et ce spectacle le marquera profondément. C’est là qu’intervient dans sa construction intellectuelle l’œuvre de William Morris, qui remet à l’honneur le Moyen Âge face aux innovations industrielles, une préfiguration de sa propre aversion pour cette modernité de machines qui transforme alors le Royaume-Uni.

En 1914, il lit le roman de Morris, The House of the Wolfings, qui a, soit dit en passant, inspiré à Tolkien la création du Rohan, du peuple militaire et équestre des Rohirrim. Mais, surtout, cela a forgé les représentations picturales que Tolkien donne de la nature. Pour comprendre l’amour que ce dernier manifeste pour la nature dans Le Seigneur des anneaux ou Le Hobbit, à travers ses descriptions de la Comté notamment, il faut voir ses illustrations, ses aquarelles, etc.

 

Est-ce que cet amour de la nature s’accompagne d’un rejet de l’artifice ?

Tolkien avait peur que la technique puisse devenir réelle à nos yeux, plus réelle que les éléments naturels. Il écrivait dans ses essais qu’un éclair dans le ciel était beaucoup plus réel que la lumière artificielle conçue par l’homme. Il faisait donc une distinction entre le naturel, qui est le réel, et l’artificiel, qui ne l’est pas tout à fait, qui se périme sans arrêt. « L’idée qu’une automobile soit plus “en vie” que, disons, des centaures ou des dragons est curieuse » (Lettres). Derrière l’affirmation, il y a toute une conception tolkiénienne de la « (sub)création » : ce que crée l’homme n’est toujours que secondaire dans l’ordre de la création. Seul Dieu crée ; l’homme ne peut que « subcréer » – les choses qu’il conçoit ne sont pas tout à fait réelles, à commencer par la technologie. La grande crainte de Tolkien, alors, est que la technologie puisse ruser, nous séduire, jusqu’à se faire passer pour le véritable réel.

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