Entretien

Eva Illouz : “Dans les démocraties libérales, une part croissante de la population vote contre ses intérêts socio-économiques”

Temps de lecture : 10 min

Eva Illouz

Eva Illouz. © Manuel Braun/Divergences

Cet article est réservé aux abonnés.

Eva Illouz vient de faire paraître Les Émotions contre la démocratie (Premier Parallèle, 2022). Elle y décrit comment les expériences sociales – qu’elle a en particulier documentées en menant des entretiens en Israël – génèrent des réactions affectives qui se recodent en diverses idéologies, notamment le nationalisme populiste. Elle nous explique pourquoi.

 

Pour comprendre la force actuelle des populismes nationalistes, vous revenez à ce constat : nous avons un rapport affectif à la politique.

Eva Illouz : La politique est mue par des idées, même simples. Ces idées cependant se présentent avec des affects collectifs qui entrent en résonance avec des émotions individuelles et des réactions affectives à une condition sociale. Les affects sont partout : ils imprègnent les espaces, les images, les histoires qui circulent dans la société et qui y font lien, générant des atmosphères publiques, des climats pour ainsi dire, auxquels nous réagissons plus ou moins consciemment en assimilant les associations émotionnelles créées par les mots, les événements, les histoires ou les symboles. C’est ainsi que naissent des schèmes narratifs collectifs qui mettent en relation des causes et des effets. Ces modèles de causalité sont très importants. C’est par eux que l’on attribue la responsabilité, qu’on crée des chaînes mentales de cause à effet pour expliquer la société. La politique consiste à donner un nom à ce qui ne va pas et raconter une histoire pour expliquer pourquoi cela ne va pas. Et c’est promettre qu’on va résoudre les choses d’une certaine façon. Par exemple, au tournant du XXe siècle, les Autrichiens commencent à nourrir un sentiment d’envie à l’encontre des Juifs qui étaient surreprésentés dans certaines professions (médecins, juristes, journalistes). À ce moment-là, ce sentiment constitue probablement un élément important de la virulente idéologie antisémite à l’origine du nazisme. Pourtant, cette expérience affective, alors même qu’elle trouve ses racines dans la spectaculaire ascension sociale des Juifs, ne disait pas explicitement son nom : l’envie sociale. Les affects peuvent donc être masqués et déplacés. Ce sont ces déplacements de la conscience et leurs effets sur les modèles de causalité (comment on explique le social) qui m’ont intéressée dans ce livre.

“La peur est l’émotion qui fait travailler tout le reste. C’est le premier domino” Eva Illouz

 

Comment un malaise social se convertit-il en un populisme nationaliste ?

Il y a d’un côté un malaise social et, de l’autre, des dirigeants, des grands médias, des politiques gouvernementales, des acteurs politiques officiels, des chefs de partis qui ont la capacité de donner forme à des émotions ou à des atmosphères affectives de façon plus ou moins manipulatoire, en nommant et étiquetant des événements (passés, présents et à venir) et en plaquant sur eux des cadres d’interprétation. Aujourd’hui, cela donne Tucker Carlson, éditorialiste de Fox News, qui est convaincu et qui passe son temps à convaincre ses spectateurs que les dernières élections américaines ont été « volées ». Il y a donc un martelage incessant, les nouveaux médias de masse sont mobilisés par des milliardaires qui veulent combattre le socialisme, le progressisme et même la démocratie. Ces médias forment et font circuler des schèmes narratifs faussés (c’est-à-dire que les causes sont soit fausses, soit inventées) et submergent les consciences avec des sentiments qui sont censés produire de la colère et du dégoût. En Israël aussi : le milliardaire d’extrême droite Sheldon Adelson avait lancé un journal gratuit dans la même veine. En France, nous avons CNews, par exemple, financé par Vincent Bolloré et qui promeut de façon parfaitement explicite un agenda de droite dure.

Cet article est réservé aux abonnés