Lexique
Exercices de négation
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Cet article est issu du numéro 50 de Philosophie magazine « 50 - juin 2011 », en kiosque le 25 mai 2011. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Le scepticisme maladif du misanthrope roumain, né de ses nuits sans sommeil, lui a fait ébranler toutes les convictions… même les siennes. Avec un désespoir jubilatoire, il met l’homme face au miroir de son néant.
Insomnie
Au commencement de la pensée de Cioran, était l’insomnie. Alors qu’il vivait dans l’insouciance du premier âge à R˘a¸sinari, hameau des Carpates, ses parents, sans l’avertir, décidèrent un jour de l’envoyer en pension à Sibiu. Cette expulsion de l’enfance fut une chute dans le Temps. À l’âge de 10 ans, l’anxiété devint son mauvais génie. Quand il eut 20 ans, elle contamina ses nuits et le condamna à d’interminables veilles. Son âme eût-elle goûté au repos, Cioran aurait échafaudé un arrière-monde métaphysique, une utopie politique, un système de valeurs morales, une sagesse et autres formes de songes ou de chimères engendrés par la raison. Il serait devenu philosophe ou professeur – un « entrepreneur d’idées ». Mais, traversant les jours comme s’ils étaient les prolongements de ses nuits blanches tourmentées, il n’écrivit que des bréviaires de négation. Il fut un penseur et un écrivain : le « secrétaire de ses sensations ».
Devenir
On ne peut garder les yeux ouverts sans que la vie ne se confonde avec le sentiment d’un temps à rebours de la durée bergsonienne, une évolution stérile. Pour une telle conscience investie en permanence par le réel et dont la sensibilité, déjà à vif, s’exacerbe par des lectures toxiques à force de clairvoyance – Shakespeare, Schopenhauer, Dostoïevski –, nul devenir ne génère du neuf. Pas de différence entre une existence sans régénération et l’Histoire d’une humanité imperfectible, porteuse de nulle aurore. S’il est « une éternité vraie, positive, qui s’étend au-delà du temps, il en est une autre, négative, fausse, qui se situe en deçà : celle-là même où nous croupissons, loin du salut, hors de la compétence d’un rédempteur, et qui nous libère de tout en nous privant de tout ».
Dieu
Même s’il répétait qu’il se trouvait dans l’incapacité de croire en Dieu, Cioran ne laissait pas de dire qu’il en faisait aussi son interlocuteur privilégié – notamment pour L’« engueuler ». Cédant à un délire gnostique, dont il s’amusait, il traitait Dieu de « mauvais démiurge », dans les deux sens du terme : producteur d’un monde où règne sans partage le principe du Mal, ou, plus vexant encore, artisan sans talent et maladroit, comme en témoignait Sa « Création bâclée ». Il le suspectait même de souffrir du Haut Mal. « Sans l’hypothèse d’un dieu fiévreux, traqué, sujet aux convulsions, ivre d’épilepsie, on ne saurait expliquer cet Univers qui porte en tout les marques d’une bave originelle. » Seule la musique de Jean-Sébastien Bach, donnant à entendre une version sonore de l’Absolu, apaisait sa colère blasphématoire. Mieux, elle le réconciliait avec Lui – notant ainsi « que s’il y a quelqu’un qui doit tout à Bach, c’est bien Dieu ».