Société
Faut-il accorder une reconnaissance légale à l’amitié ?
© Meyer/Tendance Floue
Fin janvier, un colloque à l’Assemblée nationale a permis à plusieurs essayistes et philosophes de défendre une reconnaissance légale de l’amitié, pour sortir du modèle familial traditionnel en déclin. Que signifierait le fait d’accorder de nouveaux droits à l’amitié ? Enquête.
« L’amitié pour faire peuple ». C’est sur ce thème que la député LFI Clémence Guetté a récemment organisé un colloque à l’Assemblée nationale conviant notamment Hélène Giannecchini, autrice d’Un désir démesuré d’amitié (2024), et Alice Raybaud, qui a fait paraître Nos Puissantes amitiés (2024). Loin de se réduire à une question sentimentale relevant de l’intimité, l’amitié apparait au fil des discussion comme un enjeu politique. Une question émerge : faudrait-il reconnaître aux liens amicaux un statut officiel, légal, pour les protéger ?
“Défamilialisation et déconjugalisation du droit”
L’intervention de Geoffroy de Lagasnerie, auteur de 3. Une aspiration au dehors (2023), décrit comme un « éloge de l’amitié », explore cette piste. Le philosophe et sociologue, dans son intervention au colloque, dénonce le fait que, dans nos société, « certaines formes de vie soient privilégiées » au motif que les liens qu’elles mettent en jeu seraient « plus forts que d’autres types de liens ». Lagasnerie plaide pour une « séparation de la famille et de l’État » : les pouvoirs politiques doivent cesser de favoriser certaines formes de vie (conjugale, familiale) qui en viennent à se considérer comme « appartenant plus à la société », au détriment d’autres formes de vie, notamment amicales, qui ne font l’objet d’aucune reconnaissance et d’aucune protection. Il plaide également en ce sens pour une « défamilialisation et déconjugalisation du droit et de la société », dans le but de défaire l’hégémonie de certaines formes de vie en commun (les précitées).
Chacun doit être libre d’« accorder la valeur qu’il veut à son mode de vie et à ses liens », assure Lagasnerie. « Qui est proche de moi ? Qui se soucie de moi ? Qui compte pour moi ? » Voilà les questions importantes, d’après lui, qui suggèrent de « rendre la notion de ‘proche’ indéterminée et choisie ». Cela passerait en partie par le fait de « donner une place aussi légitime dans les dispositifs juridiques ».
“Notre système actuel ne donne aucune place juridique aux amis”
Pourquoi en effet n’existe-t-il pas de dispositifs de rapprochements d’amis dans la fonction publique ? De regroupement amical ? De congés de deuil pour les amis ? D’adoption entre amis ? De droit de visite en prison pour les amis ? À l’hôpital aussi, note Lagasnerie, la question « Vous êtes de la famille ? » est omniprésente, surtout quand sont en jeu des décisions vitales (pour une personne plongée dans le coma, par exemple). Notre système actuel ne donne pas de place aux amis. Pourquoi ne pas introduire une « carte de proche », pour désigner une personne en charge de prendre ces décisions difficiles ? La fiscalité, qui avantage les couples mariés, peut également être pointée du doigt, de même que l’héritage : pourquoi des descendants dont on s’est coupé devraient-ils hériter de notre patrimoine, et pas un ami ? Pourquoi y a-t-il toujours cette « suspicion sur les dons extra-familiaux » ?
1+1+1+… ou comment sortir du couple
Au-delà de cette transformation des dispositions juridiques pour reconnaître les relations amicales, Lagasnerie voit aussi une occasion de remettre en cause le primat de « l’appartenance imposée et obligatoire » des liens non choisis, qui « s’imposent à nous à cause de dispositifs juridiques » et exercent souvent sur les existences une forme de violence et d’oppression. Il faut remettre au centre, selon lui, la relation « autofondationnelle, créatrice et indéterminée » dont « on ne sait pas quelle forme elle prendra ».
L’amicalisation des liens est une invitation à échapper au primat du « deux » (un groupe d’amis peut compter trois, quatre, cinq… ou plus de membres) et à l’injonction à vivre ensemble comme condition de reconnaissance légale d’une relation : à moins d’être en cours de séparation, les personnes mariées ne peuvent disposer que d’une résidence principale et ne peuvent donc vivre, si tel était leur souhait, séparément sans payer un surplus pour leur « résidence secondaire », ce que Lagasnerie dénonce comme un « impôt sur la liberté et la non-conformité ». Il ne s’agit donc pas simplement de « transposer des droits familiaux conjugaux aux amis » mais plus profondément de « partir de la spécificité de l’amitié, de la vie amicale […] pour imaginer une toute autre philosophie du droit ».
“Care” et “queer” : reconnaître d’autres relations
L’idée d’une reconnaissance officielle de l’amitié, et plus profondément d’une amicalisation de nos régimes juridiques, qui revient sur le devant de la scène, n’est pas entièrement nouvelle. Elle émerge à la croisée de différentes influences. Citons-en trois principales.
Pensée queer. L’un des premiers à s’emparer de la question est Michael Warner dans The Trouble with Normal (1999). Le point de départ de Warner est la multiplicité bigarrée et changeante des relations qu’entretiennent entre elles les personnes queer, terme qui qualifie les individus ayant une identité de genre et une orientation sexuelle non dominantes. « Entre les coups d’un soir, les amours, les ex, les amis, les sex-friends, les amis de bar, les coups d’un soir des amis de bar et les amis de bar des coups d’un soir, les copines, les compagnons ‘du milieu’, les personnes queer disposent d’une gamme d’intimités tout à fait stupéfiante. »
Ces relations n’ont « pas de nom », elles « ne reçoivent aucune reconnaissance publique » dans la « culture hétérosexuelle » qui « nous dit que les gens devraient être soit des maris et des femmes, soit des amis (non sexuels) » – le mariage traçant, pour Warner, « la ligne de démarcation ». Au sein de cette dichotomie appauvrissante, seule la relation conjugale fait l’objet d’une reconnaissance légale qui lui garantit à la fois protection et privilège, ce qui parait injuste. Pour Warner, « la plupart de ces avantages pourraient être étendus à d’autres types de foyers et de relations intimes ».
Théorie du care. La même année que Warner, la philosophe féministe américaine Eva Kittay fait paraitre Love’s Labour, contribution importante à la pensée du care – autrement dit l’éthique du soin. Dans la préface, elle note : « Une famille américaine sur quatre s’occupe d’un parent ou d’un ami âgé. » Or, pour Kittay, les relations de soin, de prise en charge de la dépendance, souvent par des femmes, souvent aussi par des amis, ne font guère l’objet de protection légale.
“Pourquoi seule la relation conjugale possède-t-elle une reconnaissance légale ? C’est un problème, en particulier en matière de soins”
Ce faisant, nos sociétés ne prennent pas soin de ceux qui prennent soin. Tel est le problème central pour Kittay : « Les questions relatives à la répartition des responsabilités en matière de soins, à l’identification des personnes chargées de prodiguer les soins, à la garantie de la qualité des soins prodigués et au soutien apporté à la relation de soin et aux deux parties impliquées dans cette relation relèvent du domaine social et politique. » Sans plaider explicitement pour des formes de reconnaissance légale, elle pave la voie aux réflexions sur le sujet.
Mariage minimal. À la croisée de la pensée féministe, du care et des revendications LGBT+, la philosophe Elizabeth Brake apporte en 2012 une pierre importante à la réflexion sur la reconnaissance légale des relations non conjugales, avec la publication de Minimizing Marriage. Brake remarque que pour beaucoup de gens, « les amitiés jouent un rôle similaire dans leur vie et ont la même importance à leurs yeux que le mariage ou les relations amoureuses pour d’autres ». « Une fois qu’il est établi que les amis peuvent assumer des responsabilités mutuelles sérieuses et durables en matière de soins, il n’y a aucune raison morale de distinguer ces responsabilités de celles assumées dans le cadre de relations amoureuses. »
La sexualité partagée n’est pas un critère pertinent pour légitimer une protection particulière accordée à certaines formes de relation, d’après elle. Brake plaide en ce sens pour un « mariage minimal » qui, expurgé de l’idée de devoir conjugal, pourrait être ouvert à une multitude de relations différentes. La philosophe conclut : « Dans une société libérale égalitaire idéale, le mariage minimal ne consisterait qu’en des droits qui reconnaissent et soutiennent les relations affectives. Celles-ci peuvent inclure les amitiés, les tribus urbaines et les réseaux de soin, ainsi que les relations polyamoureuses ou monogames entre personnes de sexe différent. »
L’assise prépolitique du politique
Si la pensée contemporaine s’empare de la reconnaissance légale de l’amitié, c’est dès l’époque moderne que l’on a commencé à problématiser le sujet. Au XVIIIe siècle, dans un pays bouleversé, les révolutionnaires français sont confrontés à un problème. Comment remplacer la relation verticale roi-père/peuple-enfant par une relation horizontale entre citoyens-frères ? Comment créer cette fraternité dans une nation qui doit être une association volontaire d’hommes libres et égaux ?
“Pour la philosophie politique antique, la ‘philia’, l’amitié entre les citoyens, jouait un rôle essentiel dans la vie de la cité”
L’amitié est la réponse. Lien libre et électif entre égaux, c’est elle qui sera l’opérateur de fraternisation, qui fera des individus des frères, étroitement soudés en dépit de la non-naturalité de leurs lien. Les révolutionnaire s’inspirent beaucoup, sur ce point, de la philosophie politique antique, où la philia, l’amitié entre les citoyens, jouait un rôle essentiel dans la vie de la cité. Hannah Arendt rend compte de cette centralité de la philia :
“Pour les Grecs, l’essence de l’amitié consistait dans le discours. Ils soutenaient que seul un ‘parler-ensemble’ constant unissait les citoyens en une polis. Avec le dialogue, se manifeste l’importance politique de l’amitié et de son humanité propre. Le dialogue (à la différence des conversations intimes où les âmes individuelles parlent d’elles-mêmes), si imprégné qu’il puisse être du plaisir pris à la présence de l’ami, se soucie du monde commun, qui reste ‘inhumain’ en un sens très littéral tant que des hommes n’en débattent pas constamment”
Hannah Arendt, Vies politiques (1968)
Mais gare aux diktats !
L’amitié entre les citoyens crée un monde commun, un sol sur lequel il est possible d’être ensemble. L’amitié deviendra donc, pour les révolutionnaires, le socle au moins symbolique de la République. Elle n’est plus une affaire privée mais une affaire politique. Saint-Just (1767-1794) notamment, dans un passage célèbre de ses Fragments sur les institutions républicaines, dessine les contours de cette amitié officialisée, institutionnalisée :
« Celui qui dit qu’il ne croit pas à l’amitié est banni. Tout homme âgé de vingt et un ans est tenu de déclarer dans le temple quels sont ses amis, et cette déclaration doit être renouvelée tous les ans, pendant le mois de ventôse. Les amis sont placés les uns auprès des autres dans les combats... Ceux qui sont restés amis toute leur vie sont enfermés dans le même tombeau. Les amis porteront le deuil l’un de l’autre.
Le peuple élira les tuteurs des enfants parmi les amis de leur père. [...] Si un homme quitte un ami, il est tenu de rendre compte au peuple, dans le temple, des motifs qui le lui font quitter. »
Louis-Antoine de Saint-Just, op. cit.
L’amitié, qui était affaire de choix, devient une obligation, un devoir, sans quoi le citoyen, suspect de ne pas entretenir les liens qui unissent la communauté, est chassé de la cité. Ce modèle d’amitié instituée interroge toutefois par son formalisme. Peut-on ainsi faire entrer une relation aussi changeante et protéiforme que l’amitié dans un régime légal si codifié sans la détruire ?
Qu’une reconnaissance officielle de l’amitié implique aussi bien des droits que des devoirs, qu’elle s’accompagne de certaines conditions aussi pour protéger les individus – on l’entend certainement. Mais le fait d’imposer un modèle rigide à une infinie multiplicité de relations déconcerte. Si l’amitié est à la base de l’unité de la cité, si elle constitue le sol de la vie politique, elle semble en même temps relever d’une sphère prépolitique et in-formalisable. Jacques Derrida le souligne, dans Politiques de l’amitié (Galilée, 1994) : « Personne ne peut légiférer à ce sujet. Décision passive, décision inconsciente, décision de l’autre en moi. Elle excède toute généralité. […] La loi de l’amitié paraît ici […] hétérogène aux lois politiques. » Et de résumer en une formule :
“L’amitié au principe de la politique, certes, mais alors, et par là même, l’amitié au-delà du principe politique”
Jacques Derrida, op. cit.
La réserve de Derrida paraît compréhensible. Mais en même temps, ne glisse-t-elle pas vers l’extrême inverse : l’impossibilité de donner aucune forme instituée aux relations amicales ? L’amour autant que l’amitié – et Derrida s’efforce d’ailleurs de réduire leur disjonction dans l’aimance – semble relever de l’ordre du « non-générique » et de « l’extra-légal », pour reprendre ses termes. Cela n’a pas empêché le droit de donner des formes juridiques aux relations amoureuses (non sans enfermer souvent, par l’étroitesse de ses catégories relationnelles, les individus dans des liens officiels aliénants). L’enjeu serait peut-être alors de forger des formes de reconnaissance suffisamment souples, non oppressives, pour protéger des relations plurielles et changeantes sans écraser leurs singularités sous une série de prérequis imposés.