La lettre du mardi

Grève générale, es-tu là ?

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Une manifestante à Montpellier (34), le 18 octobre 2022. Les syndicats CGT et FO ont appelé à une grève nationale réclamant des salaires plus élevés et contre la réquisition par le gouvernement de raffineries de carburant

Une manifestante à Montpellier (34), le 18 octobre 2022. Les syndicats CGT et FO ont appelé à une grève nationale réclamant des salaires plus élevés et contre la réquisition par le gouvernement de raffineries de carburant. © Sylvain Thomas/AFP

C’est pour quand, déjà, la grève générale ? Pour tenter de le savoir, Michel Eltchaninoff a eu une journée chargée : une manif (plutôt tranquille) et une lecture (plutôt survoltée)…

 

« Je me suis donc rendu au départ de la manifestation en début d’après-midi à Paris. Tout était en ordre : les banderoles de la CGT du livre ou d’Île-de-France, les drapeaux de FO, la montgolfière de SUD-Rail, le tract “À bas la guerre” du Parti ouvrier indépendant démocratique, les camions à grillades, les tambours, les CRS, les slogans. Les manifestants étaient pourtant moins nombreux que je ne l’imaginais. Ils parlaient de destitution du Premier ministre ou chantaient un hymne des Gilets jaunes, “Macron, on vient te chercher chez toi”. Aucune nervosité, pas de colère, mais plutôt un sentiment d’évidence : “Oh patron, il est temps que tu partages le pognon”, “Il y a 30 milliards d’euros qu’on peut aller chercher”. Bref, “de l’argent, il y en a” : il faudrait maintenant songer à le partager un peu. J’ai juste remarqué un petit panneau appelant à la grève générale.

Personne ne sait comment la situation va évoluer : certaines grèves vont-elles être reconduites ? Les lycéens et les étudiants vont-ils se joindre au mouvement ? Les réquisitions de travailleurs et les propos peu amènes du gouvernement vont-ils faire monter la tension ? Quoi qu’il en soit, certains sont favorables à la grève générale, celle qui bloquerait le pays, faute d’essence, d’électricité issue du nucléaire, de trains, de profs, d’élèves, et qui provoquerait une crise majeure… C’est le cas de Sandrine Rousseau, qui espère une “étincelle qui déclenchera un mouvement de grève générale”, ou de Jean-Luc Mélenchon, qui va un peu vite en besogne en désignant d’ores et déjà du terme de “grève générale” le mouvement interprofessionnel d’aujourd’hui, et appelle de ses vœux “la construction d’un nouveau Front populaire”.

Alors, un fantasme, la grève générale, pour faire revivre une gauche protestataire qui n’a pas la majorité à l’Assemblée ? Peut-être. Mais il y a une autre manière de l’aborder. C’est ce que fait le philosophe Georges Sorel (1847-1922), l’un des théoriciens du syndicalisme révolutionnaire du début du siècle dernier. Ce matin, avant de foncer place d’Italie, j’ai lu ses Réflexions sur la violence (1908). Pour lui, la grève générale est un mythe. Mais c’est précisément son rôle. Contrairement à l’utopie, qui est une hypothèse rationnellement explicable et qui ne pousse guère à l’action concrète, le mythe est ce qu’il faut au socialisme : “Une organisation d’images capables d’évoquer instinctivement tous les sentiments qui correspondent aux diverses manifestations de la guerre engagée par le socialisme contre la société moderne.” Lecteur de Bergson, Sorel oppose l’intelligence, qui décompose le réel, mais qui n’engage jamais le fond de notre être, à l’intuition, qui est mystérieuse, mais qui épouse l’élan vital des individus et des sociétés.

Les mythes, expressions de cette intuition, sont “des moyens d’agir sur le présent”, sans se soucier du mode d’emploi, avec héroïsme. Faute d’appel à la grève générale, pas de changement radical dans la société. Aujourd’hui, j’ai surtout entendu la revendication d’une plus juste redistribution des profits, en période d’inflation et de crise énergétique. Mais rien n’empêche que ce mythe ressurgisse inopinément. Comme on dit, il suffit parfois d’une étincelle. »

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