Histoire des idées

Immigration : qu’en disent les philosophes ?

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Immigration : qu’en disent les philosophes ?

(De g. à dr.) Emmanuel Kant, John Locke et Michael Walzer. Portraits : domaine public. Photo : © Opale.photo

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L’immigration fait débat chez les politiques. Mais qu’en pensent les philosophes ? Tantôt considérée comme un droit associé aux individus, tantôt pensée comme un danger ou un bénéfice pour l’État, la migration, souvent aux marges des grandes pensées politiques, a eu des interprétations conceptuelles diverses, où l’on retrouve les débats d’aujourd’hui. 


Du “jus gentium” au “jus peregrinandi” : droit des gens, droit de circulation

La pensée de l’immigration est souvent en marge des théories politiques. Dans l’histoire, on retient deux positions antagonistes : d’un côté, ceux qui considèrent qu’elle peut corrompre les institutions ou dégrader le corps politique. Cette thèse n’est pas du tout nouvelle. On la retrouve par exemple chez Nicolas Machiavel à propos de la République romaine dans son Discours sur la première décade de Tite-Live, publié en 1531. Il écrit : « La générosité avec laquelle les Romains accordaient le droit de cité à des étrangers avait attiré dans Rome beaucoup de nouvelles familles. Elles exerçaient déjà une si grande influence dans les élections que le gouvernement commençait à s’altérer sensiblement et à s’éloigner des institutions et des hommes que l’on avait coutume d’honorer auparavant. »

De l’autre côté, une posture cosmopolite qui considère que notre humanité nous donne certains droits, une position partagée aujourd’hui par les penseurs libertariens ou même le pape François. Ainsi déplorait-il en 2016, sur l’île de Lesbos, les enfants migrants morts en mer, et proclamait alors : « L’Europe est la patrie des droits humains, et quiconque pose le pied en terre européenne devrait pouvoir en faire l’expérience ; ainsi il se rendra plus conscient de devoir à son tour les respecter et les défendre. » Cette thèse de l’ouverture des frontières est assez dominante dans la matrice intellectuelle européenne dont l’époque moderne est marquée par l’histoire des empires et des conquêtes. La première justification conceptuelle du droit à la migration remonte au XVIe siècle, en particulier aux auteurs de la seconde scolastique espagnole, à une époque où les premiers contacts entre Européens et Amérindiens génèrent une explosion des théories sur les droits de propriété, la liberté de mouvement et les limites des revendications territoriales des États.

L’histoire a retenu en particulier Francisco de Vitoria et sa théorisation, dans ses Leçons sur les Indiens et le droit de guerre, du jus gentium, le droit des gens correspondant à un « droit naturel de société et de communication ». L’idée est la suivante : à l’origine, les hommes sont tous de même nature et peuplent une terre commune à tous. Comme le résume ici la philosophe Gaëlle Demelemestre à propos des thèses de Vitoria : « Les hommes cherchent naturellement à communiquer les uns avec les autres parce qu’ils ne sont pas autosuffisants et qu’ils doivent s’aider des talents des uns et des autres pour subvenir à leurs besoins. Sans une redistribution des différents produits engendrés par l’activité humaine, leur existence s’épuiserait d’elle-même. Plus encore, les hommes n’ont pas simplement des besoins matériels ; ils aspirent au bonheur engendré par l’échange spirituel. »

Ce jus gentium étant un droit naturel, les États ne peuvent le limiter. En découle donc un jus peregrinandi, un droit de circuler sur un territoire étranger et de pouvoir y résider, travailler, voter, participer à la vie sociale, accéder à la propriété voire obtenir la nationalité. Le tout à la condition de se soumettre aux lois de l’État de résidence. Cependant, dès la fin du XVIIe siècle, le territoire quitte la perspective d’un droit naturel et subjectif pour s’associer aux États, qui deviennent les vrais sujets du droit territorial. Mais le creuset européen des conceptions ordinaires de la mondialisation, et même des droits de l’homme, sont déjà là : une compréhension unitaire de l’humanité combinée à un droit « naturel » d’échanger, de communiquer.

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