Décès
La dernière connerie de Harry Frankfurt
Le philosophe Harry G. Frankfurt à Princeton (États-Unis), en février 2005. © Laura Pedrick/The New York Times/Redux/REA
Harry Gordon Frankfurt, philosophe américain célèbre pour De l’art de dire des conneries (1986), s’est éteint le 17 juillet à l’âge de 94 ans. Retour quatre idées fortes de son œuvre.
Connerie
C’est notamment par son travail sur la « connerie » (bullshit) que Frankfurt s’est fait connaître du grand public. À ses yeux, « le respect de la vérité et le souci de la vérité font partie des fondements de la civilisation. […] La connerie est l’une des déformations de ces valeurs. » Elle n’est pas le mensonge, car le menteur se soucie de la vérité qu’il essaie de dissimuler. Elle tient plutôt du charlatanisme ou de la fumisterie, qui vise la confusion : une forme d’indifférence à l’égard de la vérité particulièrement dangereuse en démocratie. Donald Trump aurait pu en faire son livre de chevet.
À lire : De l’art de dire des conneries (On Bullshit, 1986, 2005)
Souci
Pour Frankfurt, la réflexion philosophique s’est concentrée sur deux types de questionnements : d’une part, elle se demande « ce qu’il faut croire », dans le domaine de l’épistémologie ; d’autre part elle s’interroge sur « ce qu’il faut faire » en éthique. Mais tout un pan d’enquêtes reste occulté d’après lui : « De quoi faut-il nous soucier ? » En apparence, la question est proche de celle posée par l’éthique ; elle n’en est pas moins distincte. L’éthique est affaire de bien et mal, de devoir moral. Le souci (care), lui, concerne « ce qui est important pour nous ». Ce souci, singulier, est un trait essentiel du caractère. Il détermine la manière dont nous nous comportons. Toute l’originalité de Frankfurt est de considérer que le souci n’est pas tributaire de valeurs objectives. C’est le souci qui crée l’importance de ce dont nous nous soucions.
À lire : « The Importance of What We Care About » (1982) ; Necessity, Volition, and Love (1998)
Volitions d’ordre supérieur
C’est un apport majeur de Frankfurt à l’idée de personne. Désirs (involontaires) et volitions (volonté d'accomplir un desir) sont multiples, ils façonnent et entrent parfois en conflit, par exemple le désir de faire un long voyage et le désir d’économiser pour acheter une voiture. La plupart du temps, les désirs sont de « premier ordre » : ils visent une chose du monde. Mais il existe également, remarque Frankfurt, des désirs de « second ordre » : désir de désirer quelque chose – par exemple, désir de désirer manger sainement, ou d’arrêter de fumer. Un désir de second ordre devient volition de second d’ordre si l’agent qui opère une formes de réflexivité sur son désir, s’efforce non seulement d'atteindre effectivement ce qu'il désire, mais de favoriser en lui l'épanouissement du désir de second ordre de désirer ce qu'il veut. Un être capable de désirs et de volitions du second ordre est un être qui tourné non seulement vers le monde et ses objets de désirs, mais également vers lui-même : une personne, capable de faire ce qu’elle veut vouloir faire. Sans toujours y parvenir !
À lire : « Freedom of the Will and the Concept of a Person » (1971)
L’art des contre-exemples
Frankfurt proposa célèbre une série de contre-exemples afin de contester la manière dont nous comprenons habituellement la responsabilité morale. En général, est tenu responsable un être qui a commis un tort alors qu’il aurait pu ne pas le commettre ; celui qui n’a pas le choix n’est pas responsable du mal dont il est la cause. C’est le principe des possibilités alternatives. Frankfurt propose alors une expérience de pensée. Imaginons Allison. Son père lui a implanté à son insu une puce cérébrale la forçant à promener le chien chaque jour. Mais un beau matin, elle décide librement de promener le chien ! La puce ne s’active donc pas. Allison n’avait pas le choix de faire autrement. Mais elle n’en est pas moins responsable de l’action qu’elle a entreprise. Tout l’enjeu, pour Frankfurt, c’est de resituer la responsabilité dans la volonté de faire ce que l’on fait. Le libre arbitre n’est donc pas contradictoire avec le déterminisme. On peut faire librement ce qu’on est obligé de faire.
Bref, Harry Frankfurt est un grand philosophe de la morale concrète, et il est loin de se contenter de « conneries ».
À lire : « Alternate Possibilities and Moral Responsibility » (1969)