Un classique éclaire le présent
La police et la justice peuvent-elles se passer l’une de l’autre ?
Cérémonie de baptême de la 61e promotion des commissaires de police à l'ENSP, l’École nationale supérieure de police, en 2011. © Laurent Cerino/REA
« La police sans la justice, c’est le totalitarisme ; la justice sans la police, c’est l’impuissance » : dimanche dernier, le ministre de la Justice Éric Dupond-Moretti réagissait par ces mots aux polémiques suscitées par la récente manifestation des forces de l’ordre devant l’Assemblée nationale. Certaines déclarations, certains slogans ont été la source d’indignations particulièrement vives : « Le problème de la police, c’est la justice ! », par exemple. « Si cette mobilisation s’avère efficace et très forte, les digues céderont, les digues, c’est-à-dire, les contraintes de la Constitution », ajoute un dirigeant syndical. Une partie de la police voudrait-elle se passer de la justice ? Elle n’est pourtant rien sans cette dernière, comme le rappelle Dupont-Moretti et comme le montrait déjà Pascal.
- Pascal, en son temps, se posait déjà la question de l’articulation entre la police (« la force », disait-il) et la justice. Et sa position est d’abord un constat d’échec : la justice n’a pas le pouvoir de se faire obéir par elle-même. Car « la justice est une qualité spirituelle dont on dispose comme on veut », elle est « sujette à dispute » et est donc l’objet de toutes les manipulations. La force, au contraire, est « une qualité palpable », visible, évidente, « reconnaissable » - capable de se faire obéir.
- Comment donc faire advenir un régime juste ? La réponse de Pascal a des airs de compromis : « Ne pouvant faire qu’il soit force d’obéir à la justice, on a fait qu’il soit juste d’obéir à la force. Ne pouvant fortifier la justice on a justifié la force, afin que le juste et le fort fussent ensemble et que la paix fût, qui est le souverain bien. […] Ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste. » Compromis qui, en apparence, est à l’avantage exclusif de la force, autorisée à dicter ses règles en les faisant passer pour des règles de justice : « La force a contredit la justice et a dit qu’elle était injuste, et a dit que c’était elle qui était juste. […] On appelle juste ce qu’il est force d’observer. »
- La position pascalienne est pourtant plus complexe : si la force possède une certaine préséance, elle ne peut faire fi de la justice. Elle a besoin de sa parer de l’apparence de justice – des lois, des règles, des procédures –, sans quoi elle n’est qu’une puissance aveugle et aussi éphémère que les moyens matériels qui sont à sa disposition. Car la loi du plus fort n’a qu’un temps. « La force sans la justice est tyrannique […] La force sans la justice est accusée. » Si elle semblait dominer la justice, la force se retrouve, en fait, prisonnière de cette dernière.
- « Il faut donc mettre ensemble la justice et la force, et pour cela faire que ce qui est juste soit fort ou que ce qui est fort soit juste », conclut ainsi Pascal : plutôt qu’une opposition, Pascal envisage une collaboration des deux « ordres » qui ne peuvent exister l’un sans l’autre. Ce qui ne conduit surtout pas à les confondre. « La tyrannie consiste au désir de domination universel et hors de son ordre », avertit Pascal. Dans un contexte de mise en accusation de la justice, le rappel pascalien d’Éric Dupond-Moretti semble donc bienvenu.