Hors-série “Vivre et penser comme un arbre”

L’âge mûr des fruits

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Cet article est issu du Hors-série n°N° 53 de Philosophie magazine « Vivre et penser comme un arbre », en kiosque le 12 mai 2022. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Les arbres fruitiers qui peuplent nos vergers n’y sont pas arrivés par hasard : ils sont le produit d’une longue histoire de coévolution qui marque une transition anthropologique majeure. Où la pomme acquiert ses lettres de noblesse…

 

« Parce que tu as écouté la voix de ta femme et que tu as mangé de l’arbre dont je t’avais interdit de manger, maudit soit le sol à cause de toi ! C’est dans la peine que tu en tireras ta nourriture, tous les jours de ta vie. » C’est au son de ces quelques mots que le Dieu de la Bible chasse Adam du paradis pour avoir croqué le « fruit défendu » (pomme, poire, figue, grenade – les interprétations divergent) sur « l’Arbre du discernement du bien et du mal ». Le fruit évoque le péché : la gourmandise, bien sûr. Le plaisir de sa chair juteuse et sucrée rattache l’homme à sa vie terrestre. La luxure, aussi. Car, là où la vie animale s’est développée, au cours de l’évolution, sur le monde d’un « renfoncement » et d’une « périphérisation » de la sexualité, la vie végétale, au contraire, parce qu’elle « n’est pleinement elle-même que là où elle engendre encore et encore ses semblables au-delà d’elle-même », « s’accomplit dans le fruit » (tardivement apparu dans l’évolution), dans l’exhibition de son pouvoir de génération, souligne la phénoménologue allemande Hedwig Conrad-Martius. On comprend mieux la condamnation biblique…

Le philosophe américain James C. -Scott verra dans cette punition de l’homme, condamné au travail de la terre, la rémanence d’une transition anthropologique majeure, comme il l’explique dans Homo domesticus. Une histoire profonde des premiers États (2017) : « L’origine de l’agriculture, qui a transformé de petits groupes de chasseurs-cueilleurs nomades en villageois sédentaires, à la démographie galopante. » Transition qui, ajoute-t-il, n’avait rien d’évident : à l’« agréable vie oisive » de petites troupes itinérantes qui se contentent des fruits offerts par la terre, l’agriculture, surtout céréalière, substitue une vie laborieuse. En termes de sécurité alimentaire, la cueillette est bien plus sûre que les cultures primitives. Non qu’il faille opposer les deux. Les chasseurs-cueilleurs développent des « centaines de techniques visant à augmenter la productivité, la densité et la santé des plantes désirables, lesquelles restent des espèces sauvages du point de vue morphologique ». Ces pratiques ont permis « la formation progressive de forêts anthropogéniques. Si on le laisse agir suffisamment longtemps, ce type de lent “jardinage” forestier accomplit des prodiges et produit des sols, une flore et une faune qui constituent une florissante niche de subsistance », poursuit James C. Scott.

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