“Le beau n’a-t-il de sens que s’il est partagé ?”
© Séverine Scaglia
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Cet article est issu du numéro 136 de Philosophie magazine « 136 - février 2020 », en kiosque le 16 janvier 2020. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Question de Thierry Berthet
Le beau a ceci de particulier, lorsqu’il nous procure une émotion, qu’il nous touche de manière personnelle, intime, tout en suscitant un désir de partage. C’est pourquoi nous affirmons que « c’est beau », et non simplement que « cela me plaît ». Cette affirmation pourrait sembler autoritaire, mais elle signale, d’après Kant, quelque chose de plutôt généreux : l’idée, voire l’envie, d’un accord avec les autres. Ce jugement de goût – « c’est beau » – est ainsi défini par l’auteur de la Critique de la faculté de juger comme « subjectif mais universel », au sens d’une visée universelle. Je n’ai même pas besoin d’argumenter pour décréter que c’est beau, ce que je sens en moi me suffit, et il me semble que rien ne s’oppose à ce qu’autrui l’éprouve aussi. « Le beau est toujours bizarre », déclarait Charles Baudelaire… Étrange est en effet cette harmonie en nous que le beau sait créer et qui nous souffle l’idée d’une possible harmonie avec les autres. Étrange aussi est ce jugement si assuré, alors qu’aucun argument n’est avancé… Mais attention, cela ne signifie pas que ce sentiment du beau sera effectivement partagé. Je sais bien que tous les goûts sont dans la nature et que ce tableau, cette mélodie, ce paysage ne te plairont peut-être pas. Simplement, au cœur de mon émotion esthétique, il y a cet élan vers toi, vers les autres, vers tous les autres peut-être, qui me dit que nous pourrions être d’accord devant une telle beauté. C’est moins l’accord effectif que la possibilité d’un accord qui compte. « La beauté n’est que la promesse du bonheur », écrivait Stendhal… La promesse d’un bonheur partagé, pourrait-on ajouter. C’est cette promesse qui est belle. Elle ne sera probablement pas tenue, mais peu importe. Elle est là, au fond de nous, comme le sentiment d’une appartenance à la même humanité, la présence d’une évidence : malgré tout ce qui nous sépare, nous oppose, nous divise, nous avons quelque part en nous le désir d’un accord, d’une paix, d’une harmonie. En ce sens, parce qu’elle nous parle de la possibilité d’un monde commun, l’émotion esthétique n’est peut-être pas simplement esthétique mais aussi politique, et peut-être même morale.