Politique
Le devoir contre le droit : éléments de la rhétorique macronienne
“Les Français […] savent que la grève est un droit, mais je crois qu’ils savent aussi que travailler est un devoir”, a déclaré Gabriel Attal en déplacement à Villejuif (94), le 14 février 2024. © Chang Martin/SIPA
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Le « droit de grève » ne supprime pas le « devoir de travailler », affirmait récemment le Premier ministre Gabriel Attal. Une opposition caractéristique de la rhétorique de l’exécutif. Éclairage avec Simone Weil.
Une apparence d’évidence…
La mise en regard, par le Premier ministre Gabriel Attal, du « droit de grève » et du « devoir de travailler » reprend un balancement typique de la rhétorique de l’exécutif macronien. Quelques semaines plus tôt, Prisca Thevenot, alors secrétaire d’État à la Jeunesse, tenait à rappeler que « défendre l’État de droit, c’est ne pas oublier que nous sommes dans une nation de devoirs ». Emmanuel Macron lui-même « a rarement parlé de “droits” sans y accoler le mot “devoirs” », comme le soulignaient les journalistes Romaric Godin et Ellen Salvi dans un article de 2022.
Le balancement des droits et des devoirs a au moins, pour lui, l’apparence de l’évidence. Mes devoirs, c’est ce que je dois aux autres, à la communauté humaine formée par tous les autres. Mes droits, c’est ce que les autres, tous les autres me doivent. L’économie des droits et des devoirs prend alors l’allure d’un bilan comptable. Les avantages que je retire de mes droits sont contrebalancés, « payés » par les obligations à l’égard des autres et de la société : le « droit de grève » pour obtenir de meilleures conditions de travail contre le « devoir de travailler » pour contribuer à la prospérité collective. « Les devoirs valent avant les droits », disait un jour le président de la République.
…mais une confusion de points de vue
Est-ce vraiment ainsi que fonctionne la réciprocité des droits et des devoirs ? Il est permis d’en douter. Tout en réinsistant sur la préséance des devoirs contre l’absolutisation du droit, Simone Weil souligne très bien, dans L’Enracinement (1949), que droit et devoirs ne sont pas des biens qui s’échangent mais au contraire la même chose considérée d’un point de vue différent : « Cela n’a pas de sens de dire que les hommes ont, d’une part des droits, d’autre part des devoirs. Ces mots n’expriment que des différences de point de vue. Leur relation est celle de l’objet et du sujet. » La philosophe poursuit : « Un homme, considéré en lui-même, a seulement des devoirs, parmi lesquels se trouvent certains devoirs envers lui-même. Les autres, considérés de son point de vue, ont seulement des droits. Il a des droits à son tour quand il est considéré du point de vue des autres, qui se reconnaissent des obligations envers lui. » Droit et devoir ne désignent pas deux choses distinctes qui pourraient être échangées. Ils disent la même chose. La revendication de mon droit – qui exige des autres la reconnaissance de leur devoir à mon égard – est immédiatement la reconnaissance de ce même droit pour les autres, à l’égard desquels je reconnais mon devoir. Le droit qui m’est reconnu n’est, pour le dire autrement, jamais une licence indéterminée qui serait compensée, d’autre part, par une contrainte. Il est en lui-même une obligation. Soumettre la reconnaissance un droit à un autre devoir que celui qu’il contient par principe en lui, c’est le conditionner excessivement, donc le restreindre.