Essai

Le pétrole, la philosophie et nous, par Pascal Chabot

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Le pétrole, la philosophie et nous, par Pascal Chabot

© Morning Brew/Unsplash

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Refoulé de la philosophie et de la culture, le pétrole est notre grand impensé… sauf quand, en période de grève ou de pénurie, il vient à manquer. Dans cette tribune, le philosophe Pascal Chabot, auteur de L’Âge des transitions (PUF, 2015), invite à voir dans le développement des énergies alternatives le moyen de se reconnecter avec le cycle de la nature et à sortir de l’économie de la prédation propre à l’huile de pierre. Magistral !

 

La philosophie occidentale se constitua en masquant l’énergie, qui demeure son grand refoulé. Elle la traita comme son autre incompréhensible. Il y a là un acte décisif, un geste intellectuel dont les conséquences se font sentir aujourd’hui plus que jamais et dont il faut suivre la trace pour comprendre notre civilisation de puissance : ce qu’elle a fait de la terre, en épuisant une partie de ses ressources, et ce qu’elle fait des psychismes, en les captivant ou en les épuisant parfois aussi dans le burn-out. Ce geste de séparation de l’énergie et du langage est constitutif de l’Occident – et pas de l’Orient, il faut le comprendre –, parce qu’il prend acte que l’énergie et le langage sont des deux ordres différents, et correspondent à deux points de vue sur la réalité qui sont incompatibles, ou du moins qui ne peuvent coexister simultanément. Ceci ne signifie pas que des relations ne puissent exister entre énergie et langage ; elles sont nombreuses et culminent dans la forme présente du monde numérique où puissance et information sont noués. Mais ce nœud contemporain n’empêche qu’un fossé réel existe entre ces deux ordres, ces deux dimensions de l’expérience que sont l’énergie et le langage. Le dynamisme énergétique et l’analytisme langagier constituent deux pôles extrêmes dont les relations problématiques ont fait l’Occident.

La prédation fondamentale

Or l’énergie est à la base de toute vie. Vivre suppose un continuel détournement d’énergie que le vivant capte à son profit. C’est cela qui est refoulé : la prédation fondamentale, que l’on peut aussi appeler le coût de la vie. Cette donnée biologique, même sans interprétation morale, rappelle à l’homme qu’il est, de toutes les créatures, la plus vorace, et que le prix de ses désirs est la négation d’autres vies. L’existence est d’abord « consumation », selon le mot de Georges Bataille.

En ces temps de méditation sur nos dépendances, cette vérité est difficile à intégrer. Elle doit pourtant servir de base à toute réflexion, sous peine de fantasmer un humain angélique, une sorte de pur esprit capable de vivre dans la concorde énergétique. Telle peut être l’utopie désirable, mais elle n’est en rien la situation originaire, où se découvre plutôt une prédation chaque jour réitérée. Maintenir son corps à 36,9° et permettre à son cerveau d’être alerte et créateur requiert d’énormes consommations de calories. Notre société le masque autant qu’elle peut ; notre regard se détourne des énergies animales grâce auxquelles bien des corps subsistent. Les immenses abattoirs, les hangars emplis de poulets qui ne verront pas la lumière ou les bassins de poissons d’élevage sont cachés et masqués.

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