Un grand concept expliqué
Le “philosophe roi” chez Platon, c'est quoi ?
Platon, par André Thevet (v.1510-1592). © Bibliothèque municipale de Lyon/Domaine public
Elle est absente de l’œuvre de Platon, et pourtant nous la connaissons tous. L’expression « philosophe roi » (ou « roi-philosophe ») désigne une idée majeure de la pensée du disciple de Socrate. À ses yeux, une cité juste ne peut en effet exister qu’à condition d’être gouvernée par des amoureux de la sagesse. Petit focus sur cette profession de foi aristocratique.
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D’où vient l’expression ?
La fameuse formule « roi philosophe » ne se trouve pas dans l’œuvre de Platon elle-même. Nous la connaissons par le biais de commentaires de la philosophie politique platonicienne et notamment de La République. Dans cet ouvrage, il est effectivement énoncé en plusieurs endroits que les philosophes devraient gouverner ou « régner », ou du moins que ceux qui gouvernent se fassent philosophes. On le lit notamment au livre V, lorsque Socrate énonce à Glaucon :
“À moins que les philosophes n’arrivent à régner dans les cités, ou à moins que ceux qui à présent sont appelés rois et dynastes ne philosophent de manière authentique et satisfaisante et que viennent à coïncider l’un avec l’autre pouvoir politique et philosophie ; à moins que les naturels nombreux de ceux qui à présent se tournent séparément vers l’un et vers l’autre n’en soient empêchés de force, il n’y aura pas de terme aux maux des cités ni à ceux du genre humain”
République, livre V
Que veut-elle dire ?
Dans la philosophie platonicienne, une cité est comme un être vivant dont l’âme a trois fonctions principales : le désir, l’ardeur et la pensée, auxquelles sont associés trois corps de métiers – les producteurs, les guerriers et les philosophes. Platon entend mettre ces derniers au service de la politique, dont le but est de créer l’unité dans la cité par l’exercice de la justice, seule garante du bonheur de tous.
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La philosophie a pour lui toute sa place dans l’exercice politique car elle permet de connaître clairement l’essence de la justice et donc de savoir ce qui est juste. Un régime de type aristocratique où les philosophes gouverneraient est donc préféré à d’autres régimes car les autres, que ce soient la tyrannie, l’oligarchie ou la démocratie, ne permettent pas une telle clairvoyance quant à ce qu’il convient de faire, laissant la possibilité à des individus qui ne se soucient pas de la vérité, mais sont seulement guidés par leurs intérêts personnels, de gouverner. Pour Platon, en effet, deux désirs cohabitent en l’homme : celui de posséder (de l’argent, du pouvoir) et celui d’apprendre. Le philosophe a ceci de particulier qu’en lui, contrairement aux autres hommes, le second désir prédomine sur le premier, d’où son rejet de la simple opinion sur les choses et son intérêt pour le savoir…
Le philosophe ne peut donc pas se laisser pervertir par le pouvoir ?
Le problème, objecte Adimante au début du livre VI, c’est que la plupart des philosophes, loin du portrait qu’en donne un Platon voyant en eux des personnes intelligentes, tempérantes et courageuses, sont en réalité « des personnes tout à fait étranges, pour ne pas dire de vrais pervers ». Platon, par la voix de Socrate, n’en disconvient pas totalement ! Mais la cause en est l’hostilité générale de la société – influencée par l’enseignement des sophistes – à leur égard et le fait qu’en l’état, les philosophes sont mal formés. Philosopher au sens véritable suppose en effet d’y consacrer toute sa vie : or, une fois la jeunesse passée, les tâches quotidiennes reprennent le dessus et la philosophie devient trop souvent « une activité secondaire ».
Dans ce contexte, si le salut de la cité doit passer par un gouvernement des philosophes, une stricte rééducation de ceux-ci est nécessaire. Cette rééducation, assure Platon, leur permettra de voir que les agréments du pouvoir sont bien peu de choses en comparaison du Souverain Bien. La charge publique étant perçue comme une mise en application laborieuse d’une connaissance, et non pas comme un exercice de conservation du pouvoir – comme chez Machiavel par exemple –, elle est paradoxalement dévolue à des individus sages qui ne la recherchent pas pour elle-même. C’est là l’idée géniale de Platon : c’est aussi ce peu d’attrait pour le pouvoir qui fait du philosophe un candidat de choix pour gouverner ! Le « philosophe roi » peut être pensé comme un roi malgré lui.
Pourquoi cette idée fait débat ?
L’idée de Platon n’est pas d’installer un philosophe à vie, mais de faire tourner les postes à responsabilité.
“Qu’ils consacrent la plus grande partie de leur temps à la philosophie, mais lorsque vient leur tour, qu’ils s’impliquent dans les tâches politiques et prennent chacun le commandement dans l’intérêt de la cité, en l’exerçant non pas comme s’il s’agissait d’une fonction susceptible de leur apporter des honneurs, mais comme une tâche nécessaire. Quand ils auront éduqué d’autres hommes de cette manière, en les rendant tels qu’eux-mêmes, qu’ils leur abandonnent alors le rôle de gardiens de la cité et qu’ils partent de leur côté résider dans les îles des Bienheureux”
République, livre VII
Il faudra donc contraindre des philosophes réticents à ordonner la cité à partir du modèle du Bien, qu’ils auront eux-mêmes acquis à l’issue de leur formation exigeante et de leur désir renouvelé d’apprendre. Ce faisant, ils guideront les autres hommes et les éduqueront par là-même à agir à leur tour selon le prisme du savoir et de la raison.
L’ennui, une fois exposée cette thèse originale, est que cela paraît aussi élitiste que peu applicable. L’une des difficultés est de savoir comment s’entendre sur une définition préalable du Juste et du Bien, telle qu’elle doit être enseignée aux philosophes durant leur formation. C’est là qu’intervient l’idéalisme foncier de Platon, pour qui cette définition est finalement moins apprise comme un dogme que redécouverte à l’issue du cheminement philosophique qui nous redonne accès au monde des Idées objectives (la fameuse conception du savoir comme réminiscence). Pour lui, nous connaissions dans une vie antérieure les définitions du Juste, du Vrai, du Bien. Nous les avons simplement oubliées lorsque nos âmes ont chu dans nos corps, dans le monde sensible, et la philosophie a précisément pour tâche de les redécouvrir. Or, cette vision idéaliste ne fait pas consensus. On peut considérer que le Juste et le Bien sont des idées qui émanent d’une discussion, d’une décision commune ou d’une évolution des sensibilités, et qu’elles sont ainsi relatives ou modulables, non préexistantes à nos sociétés.
Autre souci, l’argument élitiste. Le modèle démocratique que déteste Platon n’est-il pas plus juste par nature, puisqu’il permet à chacun d’exercer le pouvoir ? On peut éclairer la conception aristocratique de Platon par son histoire personnelle avec la démocratie athénienne, qui condamna à mort son maître Socrate pour impiété, accusé de corrompre la jeunesse, et dont il disserte dans pas moins de quatre de ses dialogues : Apologie de Socrate, Euthyphron, Criton et Phédon. Sa fréquentation des tyrans de Syracuse, Denys père et fils, semble d’ailleurs, comme il en parle dans la Lettre VII, avoir finalement fonctionné en miroir comme un électrochoc, comme la révélation de la vanité du despotisme et la nécessité de gouverner la cité toujours vers l’horizon de la justice.
Il n’en demeure pas moins que le modèle du « philosophe roi » peut constituer un horizon désirable où la politique n’est pas envisagée comme un métier à part entière, encore moins comme un privilège dont une élite doit profiter sur le dos des citoyens, mais comme une fonction digne qui ne peut faire l’économie du savoir et de la vérité.