Hommage
Le régime représentatif ausculté par Bernard Manin
Bernard Manin. © Ludovic Marin/AFP
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Le philosophe Bernard Manin s’est éteint le 1er novembre dernier. Retour, en forme d’hommage, sur son maître ouvrage : Principes du gouvernement représentatif.
Il y a démocratie et démocratie
D’où vient la démocratie représentative, régime aujourd’hui dominant sur la planète ? Comment s’est-il imposé ? C’est à cette épineuse question que s’efforce de répondre Bernard Manin (1951-2024) dans Principes du gouvernement représentatif, paru en 1995 et plusieurs fois réédité. Épineuse car le régime représentatif, quoique contesté de plus en en plus vivement, fait l’objet d’une sorte d’évidence qui occulte la question de ses origines. Sans nécessairement l’idéaliser, il est souvent a minima présenté comme le moins pire des régimes – comme la seule expression viable d’une démocratie qui, tout en ménageant une forme de pouvoir populaire, s’assure une stabilité dont ne serait pas capable, dans les grands États modernes, la démocratie directe.
Premier constat, pour Manin : l’opposition entre démocratie directe, dont l’Athènes antique serait le symbole, et démocratie indirecte, représentative, est largement biaisée. « Lorsqu’on distingue aujourd’hui la démocratie représentative de la démocratie directe, on imagine le plus souvent que dans la seconde tous les pouvoirs politiques importants étaient exercés par le peuple assemblé. Un examen un peu détaillé du système institutionnel athénien montre que cette image est fausse. […] Le Conseil, les tribunaux et les nomothètes, trois organes distincts de l’Assemblée du peuple, jouaient un rôle politique de premier plan. » Si l’on veut maintenir, pour Athènes, l’idée d’une démocratie directe, il faut redéfinir ce caractère direct : « Si l’on tient à dire que des institutions comme le Conseil ou les tribunaux étaient des organes de gouvernement “direct”, il faut admettre que ce caractère “direct” tenait à leur mode de recrutement, le tirage au sort, non pas à ce qu’ils étaient identiques ou identifiés au peuple. » Dès lors, « ce qui définit la représentation, ce n’est pas qu’un petit nombre d’individus gouverne à la place du peuple, mais qu’ils soient désignés par élection uniquement ».
Conjurer le sort
Élection ou tirage au sort : tel est pour Manin le vrai clivage. Si elle est timidement réinvestie depuis quelques années dans le débat public, la question du sort a, remarque le politologue, connu une éclipse spectaculaire pendant quelques siècles. Des procédures de désignation par le hasard subsistent, au delà de l’Antiquité grecque : à Rome et jusqu’au coeur du Moyen Âge européen, dans certaines cités italiennes (Florence, Venise, etc.). Du point de vue de la théorie politique, la question du sort, sans nécessairement être mise en avant, fait l’objet d’interrogations. De manière comparable, quoique pour des raisons différentes, le philosophe anglais du XVIIe siècle et théoricien de la république James Harrington, Montesquieu et Rousseau l’associent systématiquement à la démocratie. L’élection, au contraire, est corrélée au régime aristocratique.
Comment la procédure est-elle, alors, devenue synonyme de démocratie ? « Le long parcours de la tradition républicaine révèle une rupture et un paradoxe que nous ne soupçonnons même plus aujourd’hui. » L’essentiel se joue, pour Manin, dans une nouvelle compréhension du politique qui émerge avec les Lumières. S’impose, peu à peu, l’idée que l’essentiel est moins l’exercice effectif du pouvoir par « le peuple », mais que ce peuple ne soit pas contraint, qu’il « consente » au pouvoir. « À partir du moment où la source du pouvoir et le fondement de l’obligation politique étaient ainsi placés dans le consentement ou la volonté des gouvernés, le tirage au sort et l’élection apparaissaient sous un jour nouveau. Quels que soient par ailleurs ses mérites et ses propriétés, le tirage au sort présente en effet ce caractère incontestable qu’il ne fait pas intervenir la volonté humaine et ne peut pas passer pour une expression du consentement. Dans un système de tirage au sort, les magistrats ne sont pas portés au pouvoir par la volonté de ceux sur qui va s’exercer leur autorité, ils ne sont portés au pouvoir par personne. »