Un grand concept expliqué
Le “stade esthétique” chez Kierkegaard, c’est quoi ?
Søren Kierkegaard. © Domaine public
La figure du séducteur, telle que la présente le philosophe danois Søren Kierkegaard, est coincée au « stade esthétique » de l’existence. Mais de quoi s’agit-il ? Et comment en sortir ?
Concept majeur de la philosophie existentielle du penseur danois Søren Kierkegaard (1813-1855), le stade esthétique (au sens étymologique de sensation), distinct du stade éthique et du stade religieux, désigne un mode de vie centré sur la jouissance de l’instant. Mais le plaisir sensoriel peut-il donner un sens durable à l’existence, ou bien n’est-il qu’une étape à dépasser ? Pour le savoir, Kierkegaard convie son lecteur à plonger dans la psychologie des profondeurs où s’éprouvent tour à tour le sentiment vif de la liberté et la fuite de soi.
Jouir pour survivre
Indissociable de la vie même de Kierkegaard, le stade esthétique peut être interprété comme la thématisation d’un sursaut face au drame de l’existence vécu par un homme qui, à peine âgé de vingt ans, perdit sa mère et cinq de ses frères et sœurs, dont une grande partie disparut entre 1832 et 1834. Confronté à la mort précoce, le choix qui s’offrit à l’étudiant endeuillé fut d’accepter de subir cette tragédie à son tour ou de se jeter dans la vie pour en jouir. Alternative qui donnera son titre au chef-d’œuvre de Kierkegaard : Enten-Eller (Ou bien … ou bien), livre paru en 1843 qui connut un succès immédiat. Le stade esthétique désigne donc d’abord le désir de vivre pleinement le présent pour conjurer plus ou moins consciemment un avenir funeste.
De fait, le jeune danois se fit dandy, séduisant la plus belle femme de Copenhague alors âgée de 17 ans : Régine Olsen, avec laquelle il se fiança … avant de rompre, rattrapé par ses angoisses. Or ce sont justement ces angoisses qui donnent au stade esthétique toute sa subtilité. Explication par l’étude de trois figures qui incarnent ce choix de vie singulier, et qui dans la structure en dyptique de Ou bien … ou bien, apparaissent successivement sous la plume du mystérieux « A » jeune esthète, ironique, brillant et poète que contredit « B », le juge Wilhelm, homme marié et fonctionnaire, fervent défenseur de la stabilité de l’engagement contre la vie de plaisir.
Don Juan, Johannes, Néron : trois figures du séducteur
C’est dans l’étude sur « l’érotisme musical » que se rencontre la première figure incarnée du stade esthétique : celle de Don Juan, tel qu’il apparaît dans l’opéra de Mozart. Champion de « la génialité sensuelle », cet amoureux insatiable ne veut mettre toute son énergie que dans l’immédiateté. Son seul but ? Goûter avec le plus d’intensité possible le plaisir de l’amour conquis … pour l’abandonner aussitôt afin de satisfaire le désir suscité par un autre cœur à prendre. C’est pourquoi « la vie de Don Juan est une addition de moments » discontinus, comme le sont les notes de l’opéra de Mozart. Et c’est aussi ce qui explique que paradoxalement, Don Juan n’est pas vraiment un séducteur car « pour être un séducteur, il lui manque le temps antérieur pendant lequel il formerait son projet, et le temps postérieur pendant lequel il deviendrait conscient de son action ».
“Si l’ironie protège momentanément de l’ennui, elle engendre aussi un vide existentiel qui conduit au désespoir”
Tel est précisément le cas de la deuxième figure du stade esthétique proposée par Kierkegaard, celle de Johannes, l’auteur du « journal du séducteur », texte qui clôt la première partie de Ou bien … ou bien. Semblable à Faust, Johannes incarne l’esthète « réfléchi » qui ne cherche pas, comme Don Juan, le plaisir sensuel immédiat, mais le plaisir psychologique de la séduction, ce qui implique un autre rapport au temps : « Ce n’est pas la possession qui me réjouit, mais le moment qui la précède », confie-t-il. Et c’est pourquoi Johannes passe des mois à planifier la chute d’une seule jeune fille, Cordelia. Ce qui l’excite, c’est donc la manipulation, le fait de faire de la vie d’autrui une œuvre d’art dont il est l’auteur : « La jeune fille doit être poétisée », dit le séducteur. Mais comme Don Juan, Johannes refuse de s’engager. Spectateur de sa propre vie, il ne lui reste que l’ironie, cette « discipline du possible » qui maintient tout à distance. Or si l’ironie protège momentanément de l’ennui, elle engendre aussi un vide existentiel qui finit par conduire Johannes au désespoir et l’apparente à Ahasvérus, le juif errant condamné à errer éternellement pour avoir repoussé le Christ.
“Dans sa dernière extrémité, le stade esthétique isole et s’épuise dans une inhumaine insensibilité”
D’où une troisième figure de l’esthète, qui apparaît dans la deuxième partie de Ou bien … ou bien, où le point de vue change parce que désormais la parole est donnée à « B », l’éthicien. Cette figure, c’est celle du romain Néron, qui incarne l’esthétisme saturé, l’ennui absolu devenu mélancolie, cette « hystérie de l’esprit », la jouissance devenue destruction. Parce qu’« il connaît déjà à fond tous les plaisirs imaginables », seule la cruauté peut donner à l’empereur fou l’illusion d’être capable de ressentir encore quelque chose : « Il pourrait abattre un enfant devant les yeux de sa mère afin de voir si son désespoir ne peut donner à la passion une expression nouvelle qui soit capable de le divertir. » Dans sa dernière extrémité, le stade esthétique isole et s’épuise donc dans une inhumaine insensibilité, prévient le juge Wilhelm qui invite son interlocuteur à s’engager pour ne pas désespérer de lui-même, c’est-à-dire à enfin choisir pour exister durablement. Car l’union transfigure la sensibilité, mais ne l’annihile pas. Telle est « la légitimité esthétique du mariage ».
Passer au stade éthique ?
Est-ce à dire que le passage du stade esthétique au stade éthique est nécessaire pour surmonter l’échec de la vie sensuelle ? Kierkegaard se garde bien de l’affirmer car les stades de la vie n’entretiennent pas pour lui de relation logique ni même chronologique. Ils ne se surmontent pas les uns les autres comme le voudrait la philosophie hégélienne. Chez Kierkegaard, la contradiction n’est pas dialectique, et c’est en cela qu’elle est tragique mais également… authentique.
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