Livres
Le tournant cosmologique de l’écologie
© Greg Rakozy/Unsplash
Cet article est réservé aux abonnés.
Si l’écologie est un enjeu fondamental de notre temps, on se demande parfois quelle contribution la philosophie peut y apporter. L’angle de la cosmologie, c’est-à-dire de la vision du cosmos qui sous-tend la crise… et permet d’entrevoir son dépassement, est peut-être le bon.
Trois ouvrages récents attestent de cette approche : L’Écologie-monde du capitalisme (Éditions Amsterdam) de l’historien-géographe américain Jason W. Moore ; Le Perspectivisme cosmologique (Éditions Dehors) de l’anthropologue brésilien Eduardo Viveiros de Castro, et Les Cosmologies brisées du jeune philosophe français Valentin Husson (Kimé). Nous les avons lus pour vous. Ils dessinent les contours d’un tournant de la pensée écologique.
L’“acosmisme” actuel, une perte de notre ancrage au monde
« La beauté sauvera le monde » : le philosophe Valentin Husson s’emploie à donner sens à cette formule aussi célèbre que mystérieuse de Dostoïevski dans son nouvel essai Les Cosmologies brisées (Éditions Kimé, 2024). L’entreprise est aussi ambitieuse que stimulante. Elle s’adosse à une histoire – la traversée des quatre grandes époques cosmologiques, des quatre représentations de l’ordre du monde qui nous ont précédé. Comme le relève Husson, « les quatre grandes hégémonies cosmologiques ont donné lieu à des régimes politiques bien précis. Le kosmos grec a donné lieu à la démocratie athénienne, où l’intérêt de chacun est puissamment tendu vers l’intérêt du tout ; la nature légiférante des Latins a permis l’Empire, soumis à une magistrature puissante ; l’orbe des médiévaux a ouvert le champ à la Monarchie de droit divin ; et l’harmonie des Modernes a rendu possible l’État libéral, où le Droit figure la structure universelle de l’Un composant avec le différent ». L’essence du politique, de ce point de vue, « est peut-être bien cosmologique ». Toutes ces cosmologies, à leur manière, surdéterminaient « un bel ordonnancement des choses », une « cosmétique ». Mais elles reconduisaient cette articulation, cette harmonie superficielle des êtres à un principe plus profond « justifiant à chaque fois, de manière singulière, l’existence de toute chose, et du tout contenant ces choses ». Le multiple de la nature fut toujours comme repris dans une unité.
Toujours, sauf aujourd’hui. À tous points de vue, souligne Husson, nous vivons à l’ère de l’« anarchie », de la contingence, de l’épuisement des principes absolus et éternels susceptibles de structurer l’ordre figé du monde. La « nature des lois de la nature » nous échappe, emportée dans un « devenir » qui n’a, pour soubassement, que le « chaos ». « La nature est une croissance constante, une poussée : elle n’a rien d’immobile ou de fixe, rien d’immuable » qui pourrait servir de « fondement ». Le monde est un branle infini d’où émerge un ordre toujours précaire, fragile. Notre errance politique fait écho à un « acosmisme » radical. « Notre époque [est] anarchique au sens où elle ne [répond] plus d’aucune hégémonie, d’aucun grand récit ou de représentation transcendante justifiant notre existence et l’existence en général. » Nous avons, ce faisant, perdu le monde : « Nous pensons désormais de façon individuelle ou particulière à défaut de […] penser mondialement ou universellement. » Privés de notre béquille cosmologique, nous avons oublié comment restituer, à chaque être qui tisse par son existence modeste la trame entrelacée du monde, sa place. Nous sommes devenus négligents, au sens étymologique de l’oubli des liens. L’attention aux choses s’est évanouie, évincée par une entreprise totale d’appropriation. Comme le remarque Husson dans la continuité de L’Écologique de l’histoire (Les Presses du Réel, 2021), l’écologie, étymologiquement, est affaire d’appropriation ; mais « s’approprier n’a pas d’abord voulu signifier : aliéner, arraisonner, exploiter, posséder ; non, il a bien plutôt indiqué le fait de laisser être une chose en propre selon ce qui est approprié pour elle », permettant ainsi « la reconduction du vivant et l’harmonie du Tout ». Cette compréhension de l’appropriation a été oblitérée : « Nous sommes passés à un projet d’aliénation de la nature, réduisant celle-ci à une manne financière » indifférenciée, que nous nous efforçons d’accumuler dans un mouvement de compétition et de destruction. Si « l’humanité s’est approprié la Terre de la manière dont elle s’est représentée le Ciel », l’acosmisme ouvre sur un déchaînement de la frénésie extractiviste et prédatrice.