L’avis des bêtes

Les poissons qui savent compter font-ils des maths ?

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“Pseudotropheus zebra”, l’une des deux espèces de poissons soumises à l’étude menée par l’université de Bonn, en Allemagne

“Pseudotropheus zebra”, l’une des deux espèces de poissons soumises à l’étude menée par l’université de Bonn, en Allemagne. © DK images/SPL/sciencephoto.fr

Les poissons savent compter. C’est ce que montre une étude récente menée à l’université de Bonn (Allemagne) sur huit mbunas zébrés (Pseudotropheus zebra) et huit raies à ocelle (Potamotrygon motoro). Les seize poissons d’eau douce ont été entraînés par l’équipe allemande à associer la couleur bleue à l’addition, et le jaune à la soustraction. Leur étaient présentées des cartes comportant un certain nombre de figures bleues, auxquels ils devaient ajouter une unité, ou jaunes, auxquelles ils devaient ôter une unité. Pour exprimer leur réponse, les poissons devaient choisir entre deux portes surplombées d’une bonne et d’une mauvaise réponse. Ceux qui trouvaient la bonne réponse obtenaient une récompense alimentaire.

Verdict : entre 80% et 94% de réussite. Loin d’un résultat aléatoire ! Les poissons – comme les oiseaux et les singes – savent donc compter… en plus de reconnaître les visages. Mais sont-ils pour autant mathématiciens ?

 

Que les poissons soient capables de faire des additions et des soustractions a de quoi surprendre, de prime abord. Mais est-ce suffisant pour considérer qu’ils font des mathématiques ? Pas vraiment, répondrait Michel Serres.

  • « Le nombre est donné par la nature, l’arithmétique est presque innée », expliquait le philosophe (voir notre hors-série n°30, « Le miracle grec ») : « Il y avait certainement chez les Égyptiens ou les Babyloniens quelque chose comme des programmes ou des algorithmes qui permettaient d’accéder à des solutions. » On pourrait sans doute étendre l’affirmation aux « cultures » animales, dont de nombreuses recherches récentes montrent la richesse et la complexité. Mais calculer – poser une opération et la résoudre – ne suffit pas à définir le miracle de l’apparition des mathématiques, précise immédiatement Serres. Car dans le calcul « il n’y [a] rien d’abstrait ».
  • Le calcul fait corps avec ce qu’il y a de plus concret dans le réel. L’abstraction, au contraire, suppose un décrochage, un décalage, une ouverture au possible. « J’ai vécu personnellement, enfant, ce miracle de l’accès à l’abstraction », raconte Serres. « En classe de mathématiques, je découvre un beau jour un X sur le tableau noir. Intrigué, je demande de quoi il s’agit. “C’est l’inconnue !”, me répond le professeur. “Mais qu’est-ce que c’est, l’inconnue ? J’ai l’habitude de calculer avec des chiffres, pas avec des lettres ! Quelle est la valeur de ce X ?”. Et lui de me répondre : “X a toutes les valeurs, mais il n’en a aucune !”. Une porte s’est ouverte, qui l’est restée pour toujours. J’étais passé à l’abstrait. »
  • Quand bien même les poissons seraient capables d’effectuer des calculs particulièrement sophistiqués, on serait bien en peine de leur reconnaître cette capacité d’abstraction. On peut, légitimement, s’émerveiller des étonnantes capacités cognitives du monde animal. Mais il semble présomptueux d’en déduire que certains animaux sont mathématiciens.