“Notre démocratie me fatigue, c’est grave docteur ?”

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128-CourrierPepin-SeverineScaglia

© Séverine Scaglia

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Cet article est issu du numéro 128 de Philosophie magazine « Qu’est-ce qu’une société juste ? », en kiosque le 28 mars 2019. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Question de Christophe Cerutti.

Quoi de plus fatigant en effet qu’un régime où rien n’est jamais acquis ? Dans une démocratie, il n’y a de « vérité » que celle que produit le débat, et le débat ne s’arrête jamais. Le régime démocratique ne repose sur aucune vérité venue du Ciel ou de la tradition, sur aucun « indiscutable », à part peut-être cette idée que l’on peut discuter de tout. D’où cette définition qu’en donne Claude Lefort – « le régime de la dissolution des repères de la certitude » – avant de pointer le risque d’un retournement de la démocratie en un régime capable d’imposer de la certitude – dictature ou totalitarisme. Votre lassitude, cher Christophe, est donc à la fois légitime et dangereuse. Légitime, car nous devons sans cesse tenir à bout de bras cette démocratie indirecte dans laquelle nous ne votons plus à main levée. Légitime encore, car toute nouvelle majorité s’empresse trop souvent de déconstruire l’œuvre de la précédente. Mais dangereuse aussi, car elle porte en elle le désir d’un pouvoir fort, capable d’imposer une vérité. Aimer la démocratie, c’est probablement l’aimer fragile, aimer sa manière de dépendre de nous, de notre effort à reconduire inlassablement notre participation, notre capacité à ne pas nous laisser emporter par notre fatigue. Rousseau définissait déjà le citoyen comme un effort, un « rapport » entre son intérêt particulier et sa tentative pour essayer de se représenter l’intérêt général. « Il faudrait des dieux pour donner des lois aux hommes », concluait-il en une formule ambiguë. Faudrait-il être un dieu pour réussir à se départir de son intérêt particulier ? Faudrait-il être un dieu pour « voir » l’intérêt général ? Peut-être pas… Rousseau définissait aussi l’homme non par sa perfection mais par sa « perfectibilité », sa capacité à s’améliorer grâce à ce que la politique exige de lui. La fragilité de la démocratie est aussi sa beauté. Sa force dépend de la nôtre, de notre capacité à nous battre pour elle sans suivre un chef comme des enfants admiratifs, sans céder à nos passions primaires ou à la tyrannie de nos affects. Au fond, elle nous demande d’être des adultes : c’est cela qui est difficile.

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