Préface de Marcel Conche
Pour vivre heureux…
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Cet article est issu du numéro 76 de Philosophie magazine « Peut-on être honnête et réussir ? », en kiosque le 23 janvier 2014. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Les théories atomistes d’Épicure permettent de nous recentrer sur nos désirs véritables, de ne plus craindre la mort et de mener une vie selon la nature en privilégiant l’amitié.
Si les hommes étaient heureux, la philosophie serait inutile. La vraie philosophie est une médecine qui assure la « santé de l’âme » et procure le « bonheur » (eudaimonia). Elle use d’un médicament, le tetrapharmakos. Le tetrapharmakos usuel est un onguent composé de quatre ingrédients : cire, suif, poix et résine. Celui du philosophe est composé de quatre vérités : sur les dieux, sur la mort et l’au-delà, sur la nature des désirs, sur la douleur. De là quatre remèdes : le premier nous délivre de la crainte des dieux, le second de la crainte de la mort. L’un et l’autre supposent le système des atomes, qu’il nous faut d’abord exposer.
« Un atome n’est jamais en repos, il est en mouvement éternel dans le vide »
Toute la réalité qui s’offre à nos sens, c’est-à-dire notre monde, est composée d’« atomes » (atoma) – corps invisibles à l’œil nu car extrêmement petits (mais non infiniment petits). Un atome est plein, solide, insécable, ingendré : il est donc éternel. Il a une forme (il peut être rond, concave, convexe, lisse, rugueux, crochu, denté…), une grandeur (dans les solides, les atomes ont plus de voluminosité que dans l’air, par exemple), et il est pesant. Si les atomes, tombant de haut en bas dans le vide, suivaient des lignes parallèles, ils ne se rencontreraient pas et la nature n’aurait rien créé. Mais ils s’écartent spontanément de la verticale par une « inclinaison de côté » (parenklisis), juste assez pour qu’elle ne soit plus verticale : il s’agit d’une quantité finie, d’un minimum – notion, chez Épicure, exclusive de toute idée d’un infiniment petit. Un atome n’est jamais en repos, il est en mouvement éternel dans le vide. Tous les atomes se meuvent à la même vitesse, laquelle est constante. Soit devant nous une pierre ronde. Elle est constituée de vide dans lequel se meuvent des atomes qui s’entrechoquent (la seule relation entre les atomes est le choc, lequel modifie la direction du mouvement, non la vitesse) et se retiennent mutuellement à l’« intérieur » de la pierre ; les atomes qui sont à la surface forment une pellicule qui est rejetée dans l’air par les chocs des atomes profonds (elle est immédiatement remplacée, sans qu’il y ait de manque, car tout corps est plongé dans un bain universel d’atomes). Cette pellicule, émanée de la surface de la pierre en garde la forme et la couleur ; elle arrive à notre œil et c’est ainsi que l’on voit la pierre. De telles émanations, dont la finesse est de l’ordre du minimum, sont dites « simulacres » (simulacra, mot latin, eidôla en grec). Le nombre des espèces d’atomes (ronds, cubiques, lisses, rugueux, etc.) est très grand, non infini ; mais pour chaque espèce, le nombre des atomes est infini.