Quand les « hippopotames de la cocaïne » nous font remonter le temps
Hippopotame du zoo personnel de Pablo Escobar s'ébattant dans les eaux colombiennes, le 22 juin 2016. © Raul Arboleda/AFP
Cet article est réservé aux abonnés.
Les hippopotames abandonnés dans le zoo personnel du baron de la drogue Pablo Escobar se sont multipliés et ont même modifié l’écosystème colombien. Au point de recréer le milieu dans lequel vivaient leurs ancêtres africains ? Peut-être, mais ce serait sans compter avec l’intervention humaine… Explications avec les naturalistes Buffon, Cuvier et Darwin.
L’introduction du facteur temps dans les sciences naturelles date du XVIIIe siècle. En 1754, dans l’un de ses tous premiers articles, Kant se demande si la Terre vieillit à force de tourner sur elle-même. En pleine révolution industrielle, le naturaliste français Buffon, spéculant sur les âges de la Terre, observe qu’ils se succèdent de manière rigoureuse et orientée. Mais sans retour en arrière possible. Dans Des époques de la nature (1778), la « cinquième période » – âge où la vie se développe sur les terres émergées – est décrite comme celle où « les éléphants, les hippopotames ont habité les terres du Nord ». La Nature était alors « dans sa première vigueur » de sorte qu’il y eut des « géants en tout genre » capables de migrer sur de longues distances. Mais le refroidissement aurait provoqué le rapetissement des animaux et la perte de certaines espèces. Si, pour Buffon, le temps est « le grand artisan de la Nature », il agit graduellement dans le but d’offrir à l’homme tout pouvoir sur la terre.
C’est avec Cuvier, grand découvreur de fossiles, que s’impose, au début du XIXe siècle, une autre cause de l’irréversibilité du temps zoologique : le catastrophisme. Inondations (thèse neptuniste), éruptions et séismes (thèse plutoniste) expliquent la disparition de certaines espèces et la création de nouvelles. Convaincu, comme il l’écrit dans sa Théorie de la terre (1821) que « l’histoire du monde est produite par des événements que jamais l’on ne verra deux fois », Cuvier entérine l’idée que les paysages naturels passent et ne reviennent pas. Les « hippopotames de la cocaïne » peuvent-ils servir à réfuter cette affirmation ?