Questions pour un champignon
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Cet article est issu du Hors-série n°N° 53 de Philosophie magazine « Vivre et penser comme un arbre », en kiosque le 12 mai 2022. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Longtemps négligés, les champignons passionnent désormais les chercheurs. Plus discrets que les arbres, car leur vie se déroule essentiellement sous terre, ces champions de la collaboration n’en sont pas moins indispensables à l’épanouissement du végétal, et aussi des hommes.
« À la différence des plantes, les mycètes n’ont nul besoin du soleil pour se nourrir. Comme les animaux, ils doivent chercher leur nourriture », note l’anthropologue Anna Lowenhaupt Tsing dans Le Champignon de la fin du monde (Les Empêcheurs de penser en rond/La Découverte). Drôles de créatures que les champignons et leur « digestion extracellulaire », leurs « estomacs extravertis digérant les aliments à l’extérieur et non pas à l’intérieur des corps ». Ni vraiment végétaux ni vraiment animaux : « Le champignon est entre les règnes. Sa forme même est difficile à cerner. Les champignons dont en général les gens raffolent le plus – les cèpes, les chanterelles, les truffes et, évidemment, les matsutakés » – ne sont que la partie émergée, les « corps fructifères » de réseaux souterrains invisibles et de vastes ampleurs, sorte de « vie insaisissable ».
Ce tissu a joué un rôle décisif dans l’expansion de la vie à la surface de la planète. Pour la colonisation terrestre par les plantes en particulier. « Bon nombre des événements les plus dramatiques sur Terre ont été et continuent d’être un résultat de l’activité fongique. Si les plantes ont pu sortir de l’eau il y a environ cinq cents millions d’années, c’est grâce à leur collaboration avec les champignons, lesquels leur ont servi de système racinaire pendant des dizaines de millions d’années », note le mycologue britannique Merlin Sheldrake dans Entangled Life: How Fungi Make Our Worlds, Change Our Minds & Shape Our Futures. Les champignons jouent un rôle crucial dans la décomposition et le recyclage de la matière biologique morte, qui s’entasserait sans leur intervention. De la mort, ils tirent la vie, comme l’écrit encore Anna Lowenhaupt Tsing : « Sans leur intervention, des arbres morts s’amoncelleraient indéfiniment dans la forêt. Les mycètes les réduisent en nutriments, qui, dès lors, seront susceptibles d’être recyclés en de nouvelles vies. Autrement dit, les mycètes sont des bâtisseurs de monde, capables de modifier l’environnement à leur bénéfice et à celui des autres. » Même chose pour les régions trop désertiques, où les plantes ne s’aventureraient pas : « La raison pour laquelle on voit certaines plantes pousser sur des terres arides (plutôt que de préférer les milieux exclusivement riches en eau), provient du fait que, au cours de l’histoire terrestre, des mycètes ont réussi à digérer des pierres, mettant ainsi des nutriments à la disposition des plantes. Les mycètes (de concert avec les bactéries) aménagent un sol riche dans lequel les plantes aiment proliférer. » En somme, des champignons, il faut dire que « leur mode d’alimentation permet souvent, au passage, d’en contenter d’autres : ils fabriquent des mondes pour les autres ».