La petite question
Rêver d’être milliardaire, est-ce vraiment si mal ?
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« Nous élevons nos enfants en les protégeant du rêve dément et pervers d’être milliardaire », lance Jean-Luc Mélenchon le samedi 7 mai, à la convention d’investiture pour les candidats de la Nouvelle union populaire écologique et sociale (Nupes). La phrase ne vient pas de nulle part – elle répond en miroir à celle qu’avait prononcé, en 2015, un certain Emmanuel Macron, alors jeune ministre de l’Économie : « Il faut des jeunes Français qui aient envie de devenir milliardaires. » L’accumulation presque illimitée de richesses peut-elle être un rêve d’enfant, c’est à dire un horizon désirable pour chaque individu ? Les philosophes se sont penchés sur la question.
Aristote : la critique de l’accumulation infinie
Aristote, le penseur de la juste mesure, de l’exact milieu entre l’excès et le défaut, n’aurait sûrement pas eu beaucoup de sympathie pour le rêve d’être milliardaire. Dans le chapitre introductif de la Politique, le philosophe grec distingue l’enrichissement selon deux modes : l’économique et la chrématistique (χρηματιστικός). L’économique, du grec oikos (οἶκος, « maison »), est l’art d’acquérir et de gérer les biens nécessaires à la vie du foyer ou de la cité. Il peut prendre la forme du troc ou du commerce, c’est-à-dire de l’échange de biens par le truchement de l’argent, mais l’argent n’est jamais sa fin ; il n’est qu’un moyen de satisfaire des besoins essentiels. Là où l’économique plaît à Aristote, c’est qu’il est par nature limité, puisque « la quantité des choses qui peuvent suffire pour rendre la vie heureuse n’est pas illimitée. » Qui aurait besoin de remplir sa réserve de plus encore d’aliments, quand il y en a déjà suffisamment ? L’économique est vertueux parce qu’il reconnaît et respecte les limites de notre nature. C’est tout l’inverse de la chrématistique, qui ne regarde plus l’argent comme un moyen mais comme une fin : il devient le point de départ de l’échange et son point final, son accumulation n’a plus de rapport avec les besoins naturels mais vise la richesse comme un absolu. Le rêve d’être milliardaire, donc, est une chrématistique, une accumulation qui tend vers l’infini – c’est pour Aristote un vertige et une folie, une hubris.