Édito

Sempé, salut l’artiste

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Cet article est issu du Hors-série n°N° 55 de Philosophie magazine « Sempé (1932-2022) », en kiosque le 27 octobre 2022. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

C’était un grand dessinateur. Le plus philosophique de tous ? Sempé aurait haussé les épaules. Pourtant, ses personnages parlent pour lui : ils se croisent et se saluent, s’inquiètent ou se réjouissent dans des scènes dignes des grands moralistes, une pincée de sel en plus. Comme dans l’un de ses célèbres dessins, ils avancent, et nous derrière, sur un fil de funambule. Et chacun de se demander – Sempé le premier – si l’auteur va parvenir au bout de son dessin et réussir sa chute. À chaque fois il doutait. Et à chaque fois la réponse surgit au bout du pinceau, dans un miracle, toujours renouvelé, d’équilibre et de légèreté. La légèreté ? Lorsqu’ils apparaissent – en pleine crise des missiles de Cuba – à l’automne 1962 dans l’album Rien n’est simple, ses personnages expriment pourtant l’opposé. Avec leurs têtes un poil trop grosses sur des corps râblés, presque tassés, ils semblent débarquer d’une planète à gravité plus forte. Comme si leur physique reflétait le décalage d’une France en plein rétrécissement du corps, géographique et politique, mais à la tête encore gonflée de la certitude d’être le phare culturel du monde. Minuscules et inquiets, les petits hommes et femmes de Sempé entament leur voyage dans cette France des années 1960 comme Gulliver l’exploration du royaume de Brobdingnag : avec le vertige de la disproportion. Leur monde est immense et, en plus, menacé de destruction. Il y a de quoi avoir des vertiges. Lesquels forment une petite métaphysique du quotidien : « Heureusement il me reste le rêve », soliloque lugubrement, à la veille de Mai-68, un Vitelloni tropézien qui sombre dans le luxe ; « J’ai peur de ne pas être à la hauteur », constate une petite dame devant l’affiche d’un film aux nombreux oscars ; « Il y a quelqu’un ? » demande timidement un troisième qui contemple avec inquiétude la Voie lactée en semblant espérer que personne ne lui répondra. Soixante ans après leur naissance, les petits hommes et femmes de Sempé ont grandi – au propre comme au figuré, tant ils paraissent plus déliés. La mondialisation est passée par là. Les gratte-ciel ne les effraient plus guère et le cosmos inquiète moins que le réchauffement climatique. Dans les nefs immenses et vides, des femmes continuent de s’adresser familièrement à Dieu mais les questions existentielles ne sont plus tant verticales qu’horizontales : au vertige de la disproportion et de l’écrasement a succédé le vertige de la dilution. Que reste-t-il de transcendant dans un monde sans dieu ? Un tableau blanc devant lequel se prosterne un homme, rayonnant de bonheur, dans une exposition. Et lorsque dans un dessin une jeune femme se rebelle – « Tout le monde dit la même chose, il faut être soi-même. Quelle absence d’ambition ! » –, Sempé saisit d’un trait le vertige de notre temps. La preuve dans ce numéro spécial que nous rééditons en lui adjoignant les hommages dessinés de huit artistes qui plient, juste ce qu’il faut, leur style, pour l’incliner, avec le sourire, devant Sempé.