Société
Shanti de Corte et le “Mémoire des philosophes” sur le suicide assisté
© iStockphoto
Cet article est réservé aux abonnés.
L’histoire a ému toute la Belgique : une jeune femme de 23 ans, Shanti de Corte, a eu recours au suicide assisté pour mettre fin aux « souffrances psychologiques insupportables » engendrées par le traumatisme des attentats de Bruxelles dont elle avait réchappée en 2016. Une décision bouleversante qui interroge la manière dont les sociétés traitent de la question du suicide assisté.
Faut-il aider une jeune femme de 23 ans, en proie à d’atroces souffrances psychiques, à mourir ? À cette question, au cœur de l’actualité belge, on peut essayer de répondre à lumière d’une lettre ouverte co-signée en 1997 par six des plus importants philosophes américains, Ronald Dworkin, Thomas Nagel, Robert Nozick, John Rawls, Judith Jarvis Thomson et Thomas Michael Scanlon, en faveur du suicide assisté : « Assisted Suicide: The Philosophers’ Brief » (traduit sous le titre : « Suicide assisté : le mémoire des philosophes »).
Laisser mourir et provoquer la mort
Il faut replacer le texte dans son contexte. L’euthanasie et le suicide assisté sont à l’époque – c’est d’ailleurs encore le cas aujourd’hui dans bon nombre de pays – déterminés par un cadre extrêmement restrictif. Ce cadre légal correspond, plus ou moins, à celui évoqué par le philosophe Hans Jonas (1903-1993) dans Le Droit de mourir (1978) : il est possible de justifier le « laisser-mourir », mais pas le « provoquer-la-mort ». Le médecin peut légitimement arrêter un traitement ou un dispositif technique de respiration artificielle si le patient qui demande à mourir est maintenu artificiellement en vie (souvent au prix de grandes souffrances) dans la mesure où, sans accompagnement thérapeutique, il mourrait immédiatement ou presque. Jonas parle d’un « stade thérapeutique où la frontière entre la vie et la mort coïncide totalement avec celle entre la poursuite du traitement et la cessation de celui-ci : en d’autres termes, une étape où le traitement se limite à maintenir l’organisme en marche, sans améliorer son état en aucun sens », y compris parfois dans un état végétatif. Mais il ne faut pas que le médecin administre la mort. Difficile, dans ce partage, de situer la place du suicide assister, qui consiste seulement, pour le corps médical, à fournir au patient un cadre et des moyens, afin qu'il mette lui-même fin à ses jours.