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Stéphane Audeguy. « La nature, un spectacle magnifique et révoltant »

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Stéphane Audeguy. « La nature, un spectacle magnifique et révoltant »

© Jules Julien/ Valérie Oualid pour PM

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Cet article est issu du numéro 46 de Philosophie magazine « 46 - février 2011 », en kiosque le 27 janvier 2011. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

« De la nature, que j’ai découvert presque par hasard dans une édition d’occasion, est pour moi un livre portatif et atemporel, qui donne le goût de la liberté. Lucrèce est un franc-tireur qui sape toute croyance en un arrière-monde, critiquant bien sûr la religion, mais aussi cette illusion à laquelle j’ai comme tant d’autres la faiblesse de tenir : l’amour. Surtout, à l’heure où le roman français abrite de pauvres et tristes (in)croyances, je vois dans son poème une invitation contraire à s’ouvrir à la beauté du monde. Lucrèce rappelle que seul l’art peut figurer ce qui paraît impensable ou indicible. J’ai placé en exergue de mon premier roman, La Théorie des nuages, un de ses fragments où il soutient que “tout ce qu’on voit encore se développer dans les airs et naître au-dessus de nous” s’explique sans peine dès lors que l’on connaît “les propriétés des atomes”. L’étude scientifique des phénomènes météorologiques et des nuages, y compris du champignon atomique d’Hiroshima qui est perçu comme un nuage singulier, est la passion et la quête des personnages de ce livre. Dans mon deuxième roman, Fils unique, j’ai imaginé la vie de François Rousseau, frère de Jean-Jacques dont on ne sait quasiment rien. Or, parallèlement à une éducation libertine, il a un vrai coup de foudre pour le traité de Lucrèce. Pour reprendre une image de Nietzsche, François Rousseau trouve sur le sol, par hasard, une flèche d’origine inconnue, la ramasse et en fait un usage : grâce au poème lucrétien, il abandonne le déisme et se consacre au matérialisme, à la compréhension du vivant. Enfin, Nous autres est implicitement habité par des thèmes lucrétiens comme la pitié et la tendresse pour ce qui est : hommes, animaux, végétaux. Au travers de la construction d’un train dans une société coloniale, au Kenya, le roman dépeint la naissance d’un monde ce qui, au fond, rejoint l’ambition de Lucrèce. Le poète-philosophe allie le désenchantement critique et l’émerveillement devant la nature, où tout est contingent et périssable. Avec lui, le monde apparaît comme un spectacle tout à tour magnifique et révoltant. Un beau scandale, en somme. »