Trois questions à…

Stéphanie Roza : “Ce n’est pas au ministre de décider si une grève est légitime”

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Gonfreville-l’Orcher, près du Havre, en Seine-Maritime (76), le 18 octobre 2022. Des salariés votent la reconduction de la grève sur le site de la raffinerie Total Energy

Gonfreville-l’Orcher, près du Havre, en Seine-Maritime (76), le 18 octobre 2022. Des salariés votent la reconduction de la grève sur le site de la raffinerie Total Energy. © Lou Benoist/AFP

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Alors que le ministre de l’Économie Bruno Le Maire a déclaré à propos de la grève reconduite par les ouvriers CGT de Total qu’elle était « illégitime », la chercheuse spécialiste en histoire du socialisme Stéphanie Roza fait valoir que la légitimité d’une grève est le produit instable d’une bataille idéologique, au sens marxiste du terme.

 

Le ministre de l’Économie Bruno Le Maire a estimé hier que la grève des raffineries était “illégitime” car un accord a été convenu entre les deux syndicats majoritaires. Que pensez-vous de cette affirmation ?

Stéphanie Roza : Ce n’est ni à un ministre, ni aux syndicats de décider de la légitimité d’une grève, mais aux salariés eux-mêmes. En l’occurrence, la question principale que pose la grève est celle de la répartition des richesses via les superprofits réalisés par les grandes compagnies pétrolières. Cet écart entre les bénéfices des actionnaires et les salaires des employés est à mon sens la première source de légitimité de la grève actuelle. Plus largement, la question de savoir si une grève est légitime ou non n’est pas absolue, mais toujours relative au niveau de vie de la société. Il faut la comprendre et la ressaisir dans un certain contexte. Les mouvements des deux derniers siècles de luttes sociales qui viennent de s’écouler ont permis entre autres d’imposer l’abolition du travail des enfants, la journée de 8 heures, les cotisations-retraite et la sécurité sociale. Depuis, le curseur de ce qui était une vie décente a beaucoup changé. En termes absolus, donc, un salarié qui gagne 1400 euros par mois vit mieux qu’un ouvrier du XIXe siècle. Mais dans une société riche comme la nôtre – ou plus localement au sein d’une entreprise millionnaire –, il est anormal qu’il ne puisse pas payer ses factures, se loger, ou se vêtir correctement. À ce titre, je ne pense pas qu’il y ait des grève « légitimes » ou « illégitimes » par essence. Le fait d’instaurer a priori des critères de légitimité est un geste abstrait et arbitraire qui revient à fixer des limites au développement humain.

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