Politique
Vote et démocratie sont-ils (vraiment) indissociables ?
Le 5 mai 1974, à Paris, hésitation dans l'isoloir lors de l’élection présidentielle. © DANIEL JANIN / AFP
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« Le vote n’est pas forcément l’alpha et l’oméga de la démocratie », a affirmé récemment le député Manuel Bompard, nommé au poste de coordinateur de La France insoumise (LFI) sans consultation des militants. Une décision qui a engendré de nombreuses critiques tant à l’égard de l’élu des Bouches-du-Rhône que du mouvement lui-même. Qu’en pensent les philosophes, d’Aristote à Jacques Rancière, en passant par Jean-Jacques Rousseau ?
Bien des philosophes, de l’Antiquité à l’époque moderne, auraient sans doute donné raison à Manuel Bompard, lorsqu’il refuse de faire du vote le trait distinctif de la démocratie. Pour la plupart des auteurs classiques, la démocratie est définie bien davantage par le tirage au sort des magistrats et, éventuellement, des députés du peuple, investis du pouvoir législatif.
L’élection contre le sort
Déjà au IVe s. av. J.-C., dans Les Politiques, Aristote écrit qu’il « est considéré comme démocratique que les magistratures soient attribuées par le sort et comme oligarchique qu’elles soient électives ». Tel était bien le cas de la démocratie athénienne. Montesquieu le redira dans De l’esprit des lois (1748) : « Le suffrage par le sort est de la nature de la démocratie. Le sort est une façon dʼélire qui nʼafflige personne ; il laisse à chaque citoyen une espérance raisonnable de servir la patrie. » Rousseau, citant Montesquieu dans Du contrat social (1762), le réaffirmera : « La voie du sort est plus dans la nature de la démocratie. »
“Le sort offre une garantie considérable, là où le vote favorise le désir de pouvoir”
Aristote, Montesquieu et Rousseau évoquent la question sur un mode descriptif, sans porter de jugement de valeur (la démocratie est une forme de régime, le sort est son trait distinctif) : la démocratie est un régime parmi d'autres, fondé sur le sort. Jaques Rancière va plus loin, dans La Haine de la démocratie (2005) : la démocratie n'est pas un régime parmi d'autres, et même pas un régime, c'est le nom même du politique en tant que le politique exige l'égal souveraineté des citoyens. Cet idéal est toujours à venir, jamais parfaitement réalisé. Une multitudes de modalités peuvent aider à lui donner chair. Le tirage au sort est souvent plus probant que le vote. Le sort a en effet des qualités spécifiques. Si « le bon gouvernement, c’est le gouvernement de ceux qui ne désirent pas gouverner », le sort offre une garantie considérable, là où le vote favorise le désir de pouvoir.
Le sort, de surcroît, est absolument juste, égalitaire. On l’accuse parfois de favoriser les personnes incompétentes, mais il ne les favorise pas plus que celles supposées compétentes. Précisément, pour Rancière, il n’octroie de privilège à aucun titre, aucun insigne, aucune compétence, aucune expertise, aucune généalogie, dont les principes hiérarchiques régissent l’ensemble des autres sphères de la société. Il est un « principe paradoxal qui se pose là où le principe du gouvernement est disjoint de celui des différences naturelles et sociales, c’est-à-dire là où il y a politique », où personne, dans la cité, n’a de prérogative particulière à gouverner, où les citoyens « n’ont pas plus de titre à gouverner qu’à être gouvernés ». Chacun est susceptible de participer à la chose commune. La démocratie n’est pas un régime parmi d’autres, pour Rancière : elle est, sous cette forme hasardeuse, l’horizon même du politique.