Intraduisible
Yūgen 幽玄
Langue d’origine : japonais
« Par un soir d’automne, sous un ciel sans couleur et sans bruit, nous nous trouvons émus jusqu’aux larmes sans pouvoir l’expliquer » : c’est au moyen de cet exemple que le poète japonais Kamo no Chōmei tente d’expliquer la notion de yūgen. L’émotion suscitée par les cieux blafards ou par les montagnes perdues dans la brume, si présentes dans l’esthétique nippone, n’a rien à voir avec la contemplation des fleurs de cerisiers : le yūgen surgit de l’indistinction des choses, de leur oubli, de leur dissolution. Éprouvant cette « impénétrabilité nuageuse », comme la nomme le maître zen Daisetz Teitaro Suzuki, nous découvrons, en deçà de la multitude d’objets qui peuplent notre monde et capturent sans cesse notre attention, la strate la plus profonde, la plus insaisissable, la plus ineffable de la réalité : le principe qui octroie à chaque chose la possibilité d’être, avant de la rappeler au néant. L’observateur même s’efface dans cette expérience concrète du mystère de la réalité : « la relation sujet-objet est dissoute », note le philosophe Toshihiko Izutsu. Tout passe, seul demeure le passage. C’est pourquoi le yūgen est teinté d’une profonde mélancolie : en nous laissant entrevoir le Vide qui sous-tend la réalité, il nous oblige à faire le deuil d’un monde éphémère qui a toujours et déjà un pied dans le néant.