Hors-série « Machiavel »
Annie Le Brun : "Nous vivons au milieu d’une prison d’images"
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Cet article est issu du Hors-série n°52 de Philosophie magazine « Machiavel », en kiosque le 24 février 2022. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Essayiste et poète, proche des surréalistes et spécialiste de Sade, Annie Le Brun n’a cessé de défendre la vertu subversive de l’imagination, avertissant contre sa mise au pas et nos asservissements volontaires. Alors que s'est tenue une vaste exposition consacrée à l’artiste Toyen au musée d’Art moderne de la Ville de Paris, dont elle a été la commissaire, nous l’avons rencontrée.
« Sauvons l’imagination, l’imagination sauve le reste ! » Annie Le Brun met tout en œuvre pour appliquer ce mot d’ordre, comme poète et essayiste, mais également comme commissaire d’exposition. Depuis longtemps, elle met en garde contre le « gavage » d’informations et de désirs fabriqués, qui ne laissent aucun espace libre à l’imagination pour se déployer. La manifestation la plus flagrante de cette « censure par excès » est aujourd’hui la « transmutation de l’art en marchandise et de la marchandise en art ». L’art contemporain, saturant tous les espaces intérieurs comme extérieurs, prend effectivement toute la place, au sens propre – avec ses expositions monumentales – comme au figuré, puisqu’il impose le « beau » partout, qui finit par n’être plus nulle part. L’affaire est donc tout autant existentielle et politique qu’esthétique. « De même que le régime soviétique visait à façonner les sensibilités à travers l’art réaliste socialiste, il semble que le néolibéralisme en ait trouvé l’équivalent dans un certain art contemporain employant toute son énergie à instaurer le règne de ce que j’appellerais le “réalisme globaliste” », écrit Annie Le Brun dans Ce qui n’a pas de prix. Beauté, laideur et politique (Stock, 2018). Sauver ce qui n’a pas de prix, voici donc l’urgence, à commencer par l’imagination, qui est en danger de mort. Urgence qui l’amène à revenir avec Juri Armanda dans Ceci tuera cela (Stock, 2021) sur l’enjeu que représente l’image. Car la démultiplication et la diffusion effrénée des images les a paradoxalement vidées de leur contenu. Seules comptent la quantification des échanges et leur capacité à être partagées. Or, dans ce grand recyclage, l’aura de l’image est perdue. Un « décollement » s’est produit entre le support et son contenu, n’offrant plus que des coquilles vides, un monde unidimensionnel, sans profondeur ni obscurité. Contre cette destruction en règle de l’imaginaire, cet aplatissement du monde dans un régime de pure visibilité, dans la transparence de l’être partout voyant et vu, qui abolit toute forme de négativité et de révolte, Annie Le Brun n’a rien perdu de sa combativité critique. Elle donne forme à ses convictions comme commissaire d’exposition, elle qui fut proche des surréalistes et renouvela la lecture de Sade, enracinant avec lui la pensée dans les passions du corps. Ayant introduit à L’Ange du bizarre, portant sur le romantisme noir (de Goya à Max Ernst), puis maître d’œuvre de Sade. Attaquer le soleil (2014), au musée d’Orsay, elle s’apprête à inaugurer en mars une riche rétrospective consacrée à Toyen (1902-1980) au musée d’Art moderne de la Ville de Paris, conçue avec la Galerie nationale de Prague et la Kunsthalle de Hambourg. Née Marie Čermínová à Prague, Toyen choisit son pseudonyme en hommage au français « citoyen ». Participant au cercle surréaliste, sans jamais s’y enfermer, elle quitte définitivement la Tchécoslovaquie après la guerre pour gagner Paris. Figure de l’« artificialisme », qui anticipe l’abstraction lyrique, elle affirme « l’identification du peintre et du poète » et l’imagination comme principe de création. Lectrice de Sade, dont elle illustre Justine, elle partage avec lui une vision érotique du monde, offrant une percée fulgurante dans le trouble de la « nuit amoureuse », approchant sa démesure. Elle en est convaincue comme son ami Jindřich Štyrský : « Regarder signifie aussi être dans une certaine mesure aveugle, car il y a des paysages visibles et des paysages invisibles. » Annie Le Brun, qui fut proche de Toyen, m’a ainsi parlé de ce personnage absolument libre et de cette extraordinaire capacité à « penser par l’image », aussi loin que les yeux puissent voir. Une échappée salutaire hors de cette « prison sans murs » qu’est notre actuel monde d’images sans imagination.
Comment présenter Toyen ?
Annie Le Brun – Toyen était singulière en tout. C’est aussi pourquoi j’ai choisi Toyen l’écart absolu comme titre de l’étape parisienne de cette rétrospective. Car elle illustre de façon saisissante l’injonction de l’utopiste Charles Fourier, selon qui, pour trouver du nouveau, il faut, « tel Colomb, s’engager dans un océan vierge, sans tenir compte des frayeurs de son siècle ; faisons de même, procédons par écart absolu ». Ainsi Toyen a-t-elle trouvé des chemins de traverse que personne n’avait empruntés. Il s’agit d’un des êtres les plus libres que j’ai connus, qui ne se laissait arrêter par rien, par aucune des innombrables tentatives de rattacher l’individu à une catégorie ou une autre, fussent-elles sociales, politiques ou idéologiques. Ce n’est pas par hasard qu’elle disait : « Je ne suis pas peintre », et encore moins une femme peintre. En cela, elle a aujourd’hui encore toutes les chances de détonner. Comme Rimbaud, elle est ailleurs. Seule lui importait la « vraie vie », c’est-à-dire la poésie comme façon d’être.