Beaux-arts
Athée et anticlérical, j’apprécie visiter les églises : un paradoxe ?
Chapelle palatine de Palerme. Mosaïques byzantines de l'abside : Christ Pantocrator et figures d'Archanges. Palerme (Italie, Sicile), © AlfredoDagliOrti/Photo12
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Comment expliquer que l’on puisse être athée et anticlérical et s’émouvoir d’œuvres pieuses, jusqu’à regretter son ignorance en matière de culture religieuse ? C’est la question que s’est posée Samuel Lacroix après un voyage en Italie.
Cet été, j’ai eu la chance de me rendre pour la première fois en Sicile. Au cours de ce séjour, j’ai pu visiter de magnifiques édifices religieux, à commencer par la chapelle palatine de Palerme et les cathédrales de Monreale et Cefalù. Emblématiques du style arabo-normand, érigés autour du XIIe siècle, les trois monuments sont inscrits au patrimoine mondial de l’Unesco.
Leur fréquentation et le choc esthétique qui en a découlé m’ont inspiré plusieurs réflexions : alors que je suis athée et même anticlérical, d’où vient que j’ai autant apprécié ces lieux de culte ? Et d’autre part, pourquoi ai-je même ressenti un manque, presque une culpabilité, devant mon absence de culture religieuse ?
Un savoir esthétique nécessaire
Commençons par la deuxième question. Cette frustration m’est essentiellement venue à Monreale, quand j’ai constaté que je ne reconnaissais pas tous les épisodes de la Bible représentés par les mosaïques byzantines ornant les murs de la cathédrale. Même sentiment lors d’une visite d’un musée abritant des peintures de la Renaissance à Palerme, où j’ai réalisé que je ne savais pas, ou plus, ce qu’était la Pentecôte ou l’Assomption (jetez moi la première pierre…). Enfin, quand, dans la chapelle palatine, devant un superbe Christ pantocrator (c’est-à-dire représenté dans son corps glorieux, et non agonisant sur la croix), j’ai tenté de me rappeler quelle était la place exacte de Jésus-Christ dans l’islam.
Après tout, lorsqu’on est anticlérical, a-t-on bien besoin de s’intéresser à tout ce folklore auquel on ne croit pas, voire dont on juge, dans la lignée marxiste, qu’il anesthésie les esprits humains ?
À en croire Pierre Bourdieu, c’est d’abord une frustration esthétique qui s’est jouée là : tout en appréciant sincèrement la beauté de ce que j’ai vu, j’ai eu conscience qu’une connaissance théorique supplémentaire m’eût permis de plus l’apprécier encore. C’est là le motif de ce que le sociologue appelle « l’œil neuf », dans L’Amour de l’art. Les musées d’art européens et leur public (co-écrit avec Alain Darbel, 1966) : on a tendance à penser que l’on peut apprécier les œuvres d’art sans aucun fonds théorique ou culturel, simplement en se laissant spontanément saisir par l’éloquence intrinsèque des œuvres que l’on vient voir.