Analyse
“Autoconfinez-vous !” : cette formule a-t-elle un sens ?
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Interviewé sur Europe 1 mardi 15 décembre, le premier ministre Jean Castex s’est appuyé sur le conseil scientifique en charge de la pandémie de Covid-19 pour demander aux Français de « s’autoconfiner ». À la fois recommandation et injonction, à mi-chemin de la morale et du politique, ce néologisme pose un problème inédit : peut-on, sans contradiction, s’adresser à l’autonomie du sujet pour exiger de lui qu’il obéisse à un impératif qui émane d’une autorité extérieure ? La voix de la conscience et la voix de l’État peuvent-elles se confondre au nom de la sécurité sanitaire ?
- Selon Kant, pour échapper au conflit possible qui oppose les mobiles de notre action, il ne faut pas faire dépendre nos choix moraux des circonstances. À la différence de l’« agir stratégique », qui repose sur une connaissance de la réalité, l’« agir moral » se réfère à la représentation d’une valeur absolue qui est inhérente à la raison pratique. Seule la voix de la conscience, ce « juge intérieur qui veille en l’homme sur les lois » (Doctrine de la vertu, 1797) peut lui permettre de discerner ce qui est bien ou mal. Ainsi l’injonction à l’autoconfinement, parce qu’elle émane d’une autre voix que celle de la conscience, n’est-elle pas moralement fondée. Pour un kantien, elle est « hétéronome ».
- Mais pour Nietzsche, la voix de la conscience pourrait bien n’être qu’un subterfuge, et l’autonomie un leurre. Car dès qu’il y a injonction, qu’elle émane de nous ou d’un autre, ce n’est pas la raison mais la répression de nos instincts qui s’exprime : « Si tu écoutes tel ou tel jugement, comme la voix de ta conscience, en sorte que tu considères quelque chose comme juste, c'est peut-être parce que tu n'as jamais réfléchi sur toi-même et que tu as accepté aveuglément ce qui, depuis ton enfance, t'a été désigné comme juste », lit-on dans le paragraphe 335 du Gai savoir (1882). Peu importe que l’ordre de s’autoconfiner soit exprimé par ma raison, par un conseil scientifique ou par le Premier ministre. S’y soumettre, c’est dans tous les cas adopter une attitude infantile.
- Cependant, parce qu’elle provient d’un responsable politique, l’injonction à s’enfermer chez soi par précaution demande aussi à être interprétée d’un point de vue extra-moral. On peut alors s’interroger avec le penseur allemand de la démocratie Jürgen Habermas sur la légitimité d’un ordre qui se présente comme l’expression d’une recommandation scientifique. Car si l’auteur de Connaissance et Intérêt (1968) estimait que le fait de rendre publiques les opinions, surtout celle des experts, est un gage de démocratie, il s’est toujours inquiété de l’extension de la raison instrumentale et stratégique au-delà des sphères qui lui reviennent de droit. En se faisant le porte-parole d’un comité scientifique et en transformant un conseil en ordre sans pour autant en faire un décret accompagné de mesures coercitives, le Premier ministre a adopté une position finalement assez peu lisible : à la fois paternaliste et amical, autoritaire et incitatif, effrayant et rassurant, l’appel ambigu à l’autoconfinement risque bien de ne pas être entendu.