La lettre du jeudi

Comme un bourdon dans l’eau

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Bourdon (Bombus bifarius) recueilli dans le cadre de l'étude de Claire Kremen sur le paysage post-incendie du parc national de Yosemite (Californie, États-Unis).

Bourdon (Bombus bifarius) recueilli dans le cadre de l'étude de Claire Kremen sur le paysage post-incendie du parc national de Yosemite (Californie, États-Unis). © Anders Croft/USGS Bee Inventory and Monitoring Lab/Flickr/Domaine public

Côté environnement, il y a parfois, et c’est suffisamment rare pour être signalé, des bonnes nouvelles, et, lorsque c’est le cas, autant en faire son miel, comme Sven Ortoli qui se réjouit aujourd'hui dans son billet de deux événements et d'un livre à même de dissiper nos coups de bourdon !

 

« Je vous épargne les sept plaies d’Égypte version 2022 et le constat que la Planète n’est pas au mieux. Côté environnement, il y a parfois des bonnes nouvelles et, lorsque c’est le cas, autant s’y tenir. Comme dit Montaigne, “je ‘passe’ le temps, quand il est mauvais et désagréable ; quand il est bon, je ne veux pas le ‘passer’, je le goûte à nouveau, je m’y arrête”. À bon entendeur, salut, je fais mon miel cette semaine de deux événements réjouissants et d’un livre qui ne l’est pas moins.

  • Au printemps dernier les juges californiens ont décidé que les bourdons (28 % des espèces de bourdon sont menacées de disparition en Amérique du Nord) devaient être considérés “comme des poissons”. Je vous passe le raisonnement un peu tordu qui a conduit à cette décision, mais le fait est que, à ce titre, ils ont droit à la protection accordée aux poissons dans le cadre du California Endangered Species Act. Décision effective depuis le 22 septembre. Les bourdons ne s’en formaliseront pas, et on ne peut que féliciter l’imagination, très “Lewis Carroll”, des juges qui ont fait fi des sarcasmes – du type, “à ce compte-là, il faudra un permis de pêche pour tuer une mouche” – des avocats défendant les industriels de l’agriculture et des pesticides.
  • Le second concerne Mar Menor, la plus grande lagune d’eau salée en Europe (17 000 hectares, un peu plus que l’étang de Berre, près de Marseille), qui s’est vu accorder, fin septembre, le statut de “personne” par le Sénat espagnol après une forte mobilisation citoyenne. Les anguilles, hippocampes et autres espèces menacées par les tonnes d’engrais déversées par les multinationales agricoles du coin vont respirer un peu. Leur habitat sera défendu devant un tribunal comme n’importe quel humain. Une première en Europe (la Nouvelle-Zélande a pris ce virage il y a cinq ans avec la rivière Whanganui, et, aux confins de l’Himalaya, la Haute Cour indienne de Uttarakhand a fait de même avec les fleuves Gange et Yamuna).

Bon, ne rêvons pas, le statut ne fait pas tout : du haut de sa croix, raconte Cicéron, Gavius pouvait gueuler “civis romanus sum” – en théorie, aucun citoyen romain ne pouvait subir la torture –, Verrès, le rapace gouverneur de Sicile, et ses sbires n’en avaient cure, pas plus que Monsanto ou Dow face aux plaintes des victimes du glyphosate.

Mais si ce n’est pas suffisant, c’est du moins nécessaire. Michel Serres, qui était revenu sur les bancs de la fac de droit pour écrire son Contrat naturel, aurait applaudi. Sans oublier, à tout seigneur tout honneur, le philosophe et juriste Christopher Stone, décédé l’an dernier : en 1972, il avait défendu une forêt de séquoias contre les fantasmes de Walt Disney qui trouvait l’endroit “tellement beau” qu’il voulait y implanter une station de ski, avec héliport et tout le toutim : dans Les arbres doivent-ils pouvoir plaider ? (publié en France par Le Passager clandestin en 2017), Stone, et c’est le premier à ma connaissance, proposait de donner un statut “aux forêts, aux océans, aux rivières”.

Cinquante ans, est-ce long pour qu’un cri d’alarme se diffuse dans une société ? Tout dépend de la puissance du cri, de l’intensité de la menace et de la qualité de l’audition. Mais le fait est qu’il y a des hommes et des femmes de bonne volonté qui l’entendent aujourd’hui. Et qui trouvent les ressources pour se confronter, comme le réclamait Stone, à la “crise du monde”.

Avec, parmi eux, ces naturalistes amateurs anglais que célèbre Vanessa Manceron dans son livre Les Veilleurs du vivant (qui vient de paraître chez Les Empêcheurs de penser en rond) et qui ont inventé “une éthique communautaire élargie aux non-humains [n’ayant] pas son équivalent en France”. Des gens, écrit-elle, qui “se situent à l’intérieur du bocal du monde des êtres dont ils scrutent avec une minutie sans pareille les apparences, les déplacements, les résurgences et les agissements, pour tenter d’approcher ce que cela peut bien vouloir dire d’être plante, papillon ou oiseau”.

Si vous avez le blues de la “countryside”, de la campagne et de la vie, c’est tonique, c’est intelligent, et, en sortant du livre, on se dit que les humains, eux aussi, gagnent à être connus. »

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