Pas de prise de tête !
Comment notre cerveau “se met à jour” toutes les quinze secondes
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Quinze secondes : c’est le temps qu’il faut à notre cerveau pour se mettre à jour, selon une étude récente publiée dans Science Advances. « C’est comme si nous avions une application qui consolidait nos signaux visuels toutes les quinze secondes en une seule impression », expliquent les auteurs de ces travaux, Mauro Manassi et David Whitney.
En d’autres termes, nous ne percevons pas le monde parfaitement, dans son intégralité, à chaque instant. Il existe un traitement de l’information par notre cerveau qui marque un décalage entre la perception que nous avons du monde et le monde tel qu’il existe réellement.
Une découverte qui n’est pas sans rappeler les réflexions de Leibniz et de Kant sur nos sens. Explications.
Une mise à jour ou j’hallucine !
L’étude part d’une constatation très simple. « Malgré un monde visuel rempli de “bruit” et qui ne cesse de bouger, notre expérience perceptive semble remarquablement stable dans le temps. Comment notre système visuel parvient-il à cette stabilité apparente ? » Selon Mauro Manassi et David Whitney, les auteurs de l’étude, le cerveau effectue un travail de lissage permanent au niveau de ce qui s’imprime dans la rétine. Les perceptions ne sont « entérinées » que si elles durent suffisamment ; les autres, mineures, sombrent dans l’oubli. Cette fonction répond à un principe d’économie : « Si notre cerveau actualisait notre vision en temps réel, le monde serait instable, avec des changements en permanence dans les ombres, la lumière, les mouvements, et l’on aurait l’impression d’halluciner constamment, précisent les chercheurs. C’est trop de travail de tout le temps mettre à jour ce que l’on perçoit. » Toutes les quinze secondes, le cerveau se met donc en quelque sorte à jour.
Perception et aperception selon Leibniz
L’étude de Science Advances repose au fond un vieux problème de théorie de la connaissance, auquel se frottait déjà Leibniz dans la préface de ses Nouveaux Essais sur l’entendement humain (1765) : « Il y a à tout moment une infinité de perceptions en nous, mais sans aperception et sans réflexion, c’est-à-dire des changements dans l’âme même, dont nous ne nous apercevons pas ; parce que les impressions sont ou trop petites et en trop grand nombre, ou trop unies, en sorte qu’elles n’ont rien d’assez distinguant à part. » Nous n’avons pas conscience de chacune de ces perceptions sensibles – le bruit de chaque molécule d’eau, par exemple –, mais de leur produit – le bruit de la vague. Ce que Leibniz nomme « aperception » – perception consciente se percevant elle-même. Cette aperception implique une mise en forme des données brutes de la sensibilité, qui occulte toute une partie de sensation qui nous parviennent à un niveau infra- ou préconscient.
Des sens à la connaissance
Chez Leibniz, cette mise en forme est à géométrie variable. Elle se modifie selon l’attention plus ou moins intense, plus ou moins circonscrite que nous portons à un objet ou à la partie d’un objet. Kant, dans la Critique de la raison pure (1781), décalera le problème : il s’efforcera de montrer l’impossibilité radicale, principielle, de parvenir à une appréhension brute du « pur divers » sensible. « L’expérience repose sur l’unité synthétique des phénomènes, c’est-à-dire sur une synthèse des phénomènes en général, effectuée à partir des concepts de l’objet, synthèse sans laquelle l’expérience ne serait jamais une connaissance, mais une rhapsodie de perceptions qui ne s’intégreraient pas toutes ensemble en une contexture structurée d’après les règles d’une conscience (possible) universellement liée, et par conséquent ne s’intégreraient pas non plus dans l’unité transcendantale et nécessaire de l’aperception. »
Éclatement et unité sensorielles
Autrement dit, nous ne pouvons pas nous rapporter consciemment au réel comme à un pur disparate. Notre conscience est structurée de telle manière qu’elle perçoit des objets – ce qui implique à la fois une liaison spontanée des sensations et un lissage de celles-ci. Quelque chose échappe toujours dans la mise en forme de la sensibilité, qui supprime en conservant le disparate des influx sensoriels. « Tout objet est soumis aux conditions nécessaires de l’unité synthétique du divers de l’intuition dans une expérience possible. » Kant ne cherche pas à expliquer pourquoi : c’est, souligne-t-il, un fait dont nous sommes obligés de partir, car sans cette « unité synthétique », aucune expérience ne serait possible. L’expérience « pure » est impossible, son éclatement interdit toute forme de conscience. L’étude de Science Advances nous permet, peut-être, de comprendre le mécanisme physique, au niveau cérébral, de cette structure irréductible de la conscience.