L’aventure d’un classique

“Condition de l’homme moderne”, de Hannah Arendt : bienvenue dans la vie active

Temps de lecture : 10 min

© Jules Julien pour PM - Photo-droit d’inspiration : Fred Stein Archive/adoc-photos

Portrait de Hannah Arendt. © Jules Julien pour PM - Photo-droit d’inspiration : Fred Stein Archive/adoc-photos

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Cet article est issu du numéro 161 de Philosophie magazine « Peut-on être lucide et heureux ? », en kiosque le 07 juillet 2022. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Critique de la modernité, insistance sur la fragilité de notre environnement, délitement du collectif sont autant de domaines analysés par Hannah Arendt. Aussi insiste-t-elle sur l’impératif d’agir afin de restaurer le lien avec la nature, les êtres humains et le politique. Une boussole pour notre temps.

 

Hannah Arendt les dates clés
1906 Elle naît à Hanovre en Allemagne dans une famille juive.
1925 Elle rencontre Heidegger à l’Université de Marbourg et devient son amante.
1933 Elle fuit l’Allemagne nazie et s’installe en France.
1941 Elle s’exile au Portugal, puis aux États-Unis où elle s’installe.
1951 Elle publie Les Origines du totalitarisme (3 tomes).
1975 Elle meurt à New York.


Lorsque la Condition de l’homme moderne paraît en 1958 aux États-Unis où elle s’est exilée, Hannah Arendt vit une période d’intense activité intellectuelle. En cette seconde moitié des années 1950, elle est débordée de travail, entre la rédaction de son manuscrit, les invitations pour des colloques et des interventions qui pleuvent à travers le continent américain et l’Europe, et les médias qui se pressent à la porte de son appartement après avoir appris qu’elle est la première femme à avoir été invitée à donner un cycle de conférences à l’Université Princeton. À « ce bazar », comme elle le décrit dans une lettre à un ami, fait écho un silence retentissant : celui de son ancien amant et mentor Martin Heidegger. Elle a pensé lui dédicacer la Condition de l’homme moderne mais se ravise au dernier moment. Si elle reconnaît que le livre lui doit beaucoup, au point que l’idée en a germé au moment de leur rencontre dans les années 1920, elle lui confie sa légère amertume : « Tu verras que le livre ne comporte pas de dédicace. Si tout s’était passé toujours entre nous comme cela aurait dû – et en disant entre nous, je ne vise ni toi ni moi –, je t’aurais demandé la permission de te le dédier. […] Mais vu la situation, cela ne m’a pas semblé pouvoir se faire. »

À cette lettre, Heidegger ne répondra pas. À vrai dire, il ne s’est jamais donné la peine d’évoquer en public ou en privé l’œuvre de son ancienne élève, ni d’en discuter dans leur correspondance. Peut-être estime-t-il qu’Arendt a intellectuellement trop pris ses distances ? Car si la Condition de l’homme moderne contient bien une critique de la modernité qui doit sans doute au philosophe, l’ouvrage fait une place majeure au travail et à la production d’œuvres, à mille lieues des vives critiques heideggériennes de la technique.

Le prologue a des accents étonnamment contemporains et témoigne de préoccupations écologiques anticipées – certes plutôt liées à l’angoisse de la bombe atomique qu’à la prescience d’une catastrophe climatique. « La terre mère est la quintessence de la condition humaine, écrit Arendt, et la nature terrestre, pour autant que l’on sache, pourrait bien être la seule de l’univers à procurer aux humains un habitat où ils puissent se mouvoir et respirer sans effort et sans artifice. » De la fragilité de notre environnement, Arendt tire la conclusion suivante, dans laquelle s’enracine toute sa réflexion sur l’activité humaine : « Il n’y a pas de raison de douter que nous soyons capables à présent de détruire toute vie organique sur terre. La seule question est de savoir si nous souhaitons employer dans ce sens nos nouvelles connaissances scientifiques et techniques. […] C’est une question politique primordiale que l’on ne peut guère, par conséquent, abandonner aux professionnels de la science ni à ceux de la politique. » Avec la Condition de l’homme moderne, Arendt espère donc fournir le socle intellectuel qui permette de penser la modernité sous l’angle de la vie, de la « natalité », comme elle le dit pour évoquer la production de nouveauté et la faculté d’agir, plutôt que sous celui de la destruction et de la mort.

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