Lexique

Décaper les consciences

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Cet article est issu du numéro 51 de Philosophie magazine « 51 - été 2011 », en kiosque le 30 juin 2011. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

À travers le retour à la nature, Thoreau souhaite retrouver une relation originale à l’Univers, où la contemplation et la culture de soi fondent une vie indépendante.

Nature

« La vie de notre village stagnerait en l’absence des forêts et des prairies inexplorées qui l’entourent. Nous avons besoin du fortifiant de la nature sauvage, de patauger parfois dans des marais où se cachent le butor et le râle, d’entendre le cri guttural de la bécassine ; de respirer l’odeur de la laîche murmurante… » Grand marcheur et penseur d’une nature encore un peu sauvage, Thoreau s’inscrit dans le courant transcendantaliste, héritier du romantisme européen. En 1836, Emerson propose de porter un regard neuf sur la nature qui contribue à définir l’identité américaine : repenser le monde et fonder une culture indépendante en retrouvant une relation originale à l’Univers. Thoreau adopte cette vision, qui le conduira à fonder le genre littéraire du nature writing. Il se soucie du sens de ce qui l’entoure, cherche des correspondances entre le monde naturel et celui de l’esprit. À partir d’un panthéisme diffus qui fusionne la vie, le divin et la Nature, Thoreau développe une conception sensuelle et concrète. Il guette les occasions d’émotion esthétique et de contemplation, recherche ces moments d’illumination où les variations de lumière, le passage des saisons, les phénomènes de transition prouvent que la nature est bien vivante : Walden et le Journal témoignent d’une grande allégresse procurée par ce réel changeant. « Je vais et je viens avec une étrange liberté dans la Nature, je me fonds en elle. » Il précise qu’il « aime la nature en partie parce qu’elle n’est pas l’homme, mais un refuge contre lui », à l’opposé du monde moderne créé par le capitalisme industriel. La vie près du lac s’intègre à son projet de culture de soi, car la solitude aide à mieux se connaître, loin des pressions sociales. Elle l’enrichit par l’essentielle rencontre avec l’altérité radicale du non-humain : Thoreau veut s’enraciner, se naturaliser, mais il perçoit l’impossibilité de transgresser la limite et souhaite qu’une part de la nature reste insondable et mystérieuse, irréductible à la pensée. Formé par la lecture d’ouvrages d’histoire naturelle, Thoreau acquiert lors de ses randonnées quotidiennes un excellent niveau de savoir grâce à son sens de l’observation. Ses constatations sur la succession des arbres en forêt lui permettent de recenser les mécanismes de dissémination des graines, de rejeter l’idée de la génération spontanée et de s’éloigner du créationnisme de Louis Agassiz, naturaliste d’Harvard. En 1860, Thoreau affirme « la grande force vitale de la Nature », accueillant favorablement l’hypothèse de l’évolution de Darwin. La somme des notes minutieuses transcrites dans le Journal révèle sa compréhension de l’interaction des phénomènes naturels et en fait un précurseur des écologistes. Conscient de la surexploitation des immenses pins blancs destinés aux mâts de bateaux, Thoreau recommande de préserver pour toujours des forêts inexploitées, considérant que « c’est dans cette nature sauvage que réside la sauvegarde du monde ». Toutefois, il n’a pas pris le chemin de l’écologie profonde, car bien qu’un peu asocial, il ne se départit jamais d’une perspective humaniste : « Toute la nature est à considérer en ce qu’elle concerne l’homme. »

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