La lettre du jeudi

Du fou rire

Temps de lecture : 4 min

Du fou rire

© Flore-Aël Surun/Tendance Floue

Il y a quelques jours, Octave Larmagnac-Matheron a été pris d’un puissant fou rire dans l’open space. La raison ? Un collègue, un ami, lui a simplement envoyé une facétie de son cru à travers l’application Messenger. Il n’en dira pas plus. Mais…

 

« Si je ne dis pas plus de ce fou rire de bureau, c’est sans doute d’abord pour ne pas ajouter l’obscène de la blague qui l’a occasionné à l’impudeur de cette hilarité franche. Le fou rire est, note David Le Breton, un “rire fou, […] délié de toute civilité, de toute attente sociale […] Le sentiment d’être ridicule et d’incommoder l’autre ne suffit pas à l’arrêter.” La franchise du fou rire perce sans vergogne, sans retenue, sans égards toutes les règles les plus élémentaires de la discrétion. Pire, la gêne l’exacerbe. “Les efforts maladroits pour le juguler ne font qu’aggraver la situation. Il surgit quand justement il faudrait maintenir sa gravité. Le fou rire intervient dans un contexte d’interdit de rire à cause du sérieux de la situation.” Soudain, l’esprit est comme happé par “une distraction inattendue qui amène la décharge […] des tensions accumulées”.

Si le fou rire redouble ainsi de l’effort pour le contenir, c’est qu’il est précisément une expérience troublante de “dessaisissement de soi”, en laquelle je me trouve “hors de contrôle”, emporté malgré moi dans une dynamique qui m’échappe. S’il est déclenché par une étincelle, le fou rire rit au fond de lui-même, de sa propre incapacité à se maîtriser. Il se vautre avec un certain délice dans l’impudeur. Comme le note Bergson, le rire surgit toujours d’une “certaine raideur de mécanique là où l’on voudrait trouver la souplesse attentive et la vivante flexibilité d’une personne”. Mais, dans le cas du fou rire, cette raideur n’est pas hors de moi, chez autrui : je l’éprouve pour ainsi dire de l’intérieur – spectateur goguenard et victime impuissante de ce désopilement intime. Les “soubresauts impossibles à contenir” de ce soi “démarré” tel un “bateau ivre” abandonné aux remous de la mer semblent ne jamais vouloir prendre fin.

Dans cette perte de contrôle, l’écart entre le corps et la conscience semble se résorber. Volupté d’une coïncidence presque parfaite avec soi, dans la contraction d’un instant qui ne voit plus au delà de lui-même. Darwin donne d’ailleurs, du fou rire, une description toute charnelle : “Le corps entier se renverse souvent en arrière et se secoue […] ; la respiration est très troublée […] Les larmes coulent abondamment.” Peut-être pleuré-je, un peu, de la potentialité que ce rire débridé, qui coupe le souffle, me soit fatal ? On peut en effet mourir de rire !

Il y a une autre raison pour laquelle je rechigne à dire plus de ce fou rire d’il y a quelques jours. Un fou rire ne se raconte pas, ne se répète pas. Ce qui lui donne lieu n’a pas beaucoup d’importance. Souvent, d’ailleurs, le déclencheur est assez trivial. C’est précisément parce qu’il n’est pas vraiment drôle qu’il déclenche le fou rire : rien ne m’y préparait et pourtant, me voilà surpris, désarçonné de m’esclaffer de cette blague anodine. Je suis désemparé de ce rire qui s’empare de moi, qui me prend au dépourvu.

Si je parviens parfois à réprimer cette folie riante, une chose m’y ramène presque immanquablement : l’autre. S’il était improbable que j’éclate de rire pour un tel détail insignifiant, il est plus improbable encore que nous soyons deux à le faire. Nous rions de rire l’un l’autre sans raison. Il suffit, parfois, d’un regard échangé pour ruiner tous les efforts d’endiguement, pour relancer la machine hilare. Le fou rire s’embrase de cette communauté d’âme, ou plutôt d’être – car moi et l’autre sommes tout entier présents, sans retrait en soi, dans le rire incongru qui nous réunit. Il enfle comme pour suspendre cet instant miraculeux, et cependant fugace, où nos vies personnelles se synchronisent. Nos singularités résonnent d’autant plus vivement qu’il n’est aucune raison, sinon nous-mêmes, à cette réverbération. Au contraire de ces mille occasions où le rire peut être reconduit à quelque explication objective, et faire rire n’importe qui, le fou rire touche à l’incompréhensible : enroulement secret, intime, quoiqu’il me porte, extatique, hors de moi. Dans le rire dont je parle, les âmes s’unissent et se confondent de façon si complète qu’elles effacent et font disparaître la couture qui les a jointes. C’est ce qui fait, je crois, la beauté du fou rire, qui m’émeut jusqu’aux larmes. »

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