Jean-Claude Fondras : “La médecine n’a pas fait disparaître la dimension tragique de la vie”

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Cet article est issu du numéro 90 de Philosophie magazine « La santé, c'est dans la tête ? », en kiosque le 28 mai 2015. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Parce qu’ils ne séparent pas le soin de l’âme de celui du corps, les philosophes n’ont eu de cesse, depuis l’Antiquité, de prodiguer conseils et remèdes menant à la « grande santé ». Avec le médecin et philosophe Jean-Claude Fondras, nous avons tiré de leurs spéculations des recommandations concrètes. Prêt pour une consultation philosophique ?

« La philosophie a longtemps entretenu un rapport ambivalent avec la médecine, attirée par une discipline qui a accès aux secrets de la santé et méfiante vis-à-vis d’un art de guérir qui se cantonne aux soucis du corps. Nombre de philosophes ont été très malades et reconnaissent dans la santé un bien fondamental. Mais la médecine ne leur paraît pas à la hauteur de l’enjeu et les médecins ne savent pas toujours ce qu’ils font. Car qu’est-ce que la santé ? Est-ce la simple absence de trouble organique ou le sentiment intérieur de bien-être ? Et la maladie ? Est-ce le fait d’être atteint d’un mal objectif, quel que soit l’état d’esprit du sujet ? Ou l’occasion de surmonter les accidents de la vie ? Ces questions découlent d’une tension entre le corps et l’âme, entre le symptôme et sa représentation que les philosophes n’ont pas cessé de mobiliser, du moins tout le temps où les pouvoirs de la médecine étaient réduits.

« Ton corps est valétudinaire, ton âme ne l’est point »

Sénèque

Les philosophes proposent des exercices spirituels destinés à conquérir la bonne distance vis-à-vis des maux du corps, mais également des conseils diététiques, des mesures d’hygiène, des exercices d’endurance ou des appels à voyager sous des climats bénéfiques. Trois axes caractérisent cette thérapeutique : le primat de l’esprit sur le corps, la distinction entre la maladie et l’état maladif, l’aspiration à être médecin de soi-même. Être sain signifie alors avoir la puissance de ne pas souffrir de tous les accidents fortuits de la vie. Être maladif, en souffrir excessivement. La tonalité dominante est stoïcienne : il faut apprendre à être endurant en distinguant, à la suite d’Épictète, ce qui ne dépend pas de nous – la maladie comme cause extérieure – et ce qui dépend de nous – la représentation de la maladie. L’état maladif est un état morbide favorisant la maladie ou se surajoutant à elle : “ton corps est valétudinaire, affirme Sénèque, ton âme ne l’est point”. Cette posture change avec l’avènement d’une médecine véritablement curative. Tant que les médecins et les apothicaires improvisaient des remèdes de grand-mère contre ses pierres au rein, Montaigne avait quelques raisons de s’en moquer. Dès lors que les antidouleurs font leur apparition, que la chimie et la chirurgie permettent de faire disparaître les calculs, les conseils pour se détacher du corps palissent. Aujourd’hui, Descartes ne mourrait plus d’une bronchite et les troubles psychiques de Nietzsche seraient stabilisés par les médicaments.

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