La lettre du jeudi
La couleur olfactive du printemps
© Vlad Kutepov/Unsplash
« Je l’ai ressenti avant de le sentir : quelque chose a changé ces derniers jours. Le printemps s’annonce et sa lueur, au loin, m’émeut. À quoi l’ai-je reconnu ? Le temps se réchauffe, certes. Mais la météo est capricieuse. Il en faut plus pour me convaincre que l’hiver s’en retourne. Ce qui a changé – je ne l’avais pas réalisé d’abord – c’est une odeur, discrète, incomparable, qui infuse l’atmosphère.
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L’odeur du printemps est difficile à décrire. Ce n’est pas l’odeur d’une chose : celle d’une rose, d’un chèvrefeuille. Impossible de s’approcher de sa source pour mieux la cerner. Elle est un peu partout, partant nulle part – s’élève et se dissipe, va et vient sans que l’on puisse dire d’où elle émane et où elle s’enfuit. C’est le monde lui-même qui semble s’habiller d’une senteur particulière, “très précise” mais insaisissable, comme le dit Jean Giono dans Noé (1947).
Il y a bien sûr les explications scientifiques. Tout viendrait d’une alchimie entre le pétrichor, liquide huileux imbibant certaines graines en germination, la géosmine, substance produite par les bactéries streptomyces présentes dans la terre, dont les collemboles éparpillent les spores osmatiques, et l’effet dispersif de la pluie. L’analyse ne dit rien, pourtant, de la couleur olfactive de cette fragrance aussi caractéristique que fugace. Immédiatement reconnaissable, l’odeur légère du printemps glisse entre les doigts et les narines. “Plus qu’un parfum”, souligne l’écrivain John Lanchester dans Le Prix du plaisir (1996), elle est d’abord “une texture particulière de l’atmosphère, l’impression diffuse que l’air est presque tangible”.“Elle n’en reste pas moins une odeur [...] mais en dessous du palier à partir duquel on peut donner un nom à ce qui est perçu” : “Les senteurs printanières, trop éthérées pour être nommées, échappent à toute tentative de définition.”
La venue de cette odeur ne peut être hâtée. Il faut attendre, impatiemment, que le monde se réveille de sa nuit hivernale et vienne embaumant à notre rencontre. “Demain, vous vous lèverez : il y aura dans l’air une douceur, un parfum de printemps ; les arbres seront mollement émus par le pressentiment d’une belle journée ; vous ouvrirez votre fenêtre, et un amour jaillira de tous vos sens pour aller au-devant de la nature et s’y enivrer d’air, de lumière et de chaleur”, glisse Henri Lacordaire dans ses Conférences de Notre-Dame de Paris (prononcées en 1835-36). L’odeur du printemps est plus qu’une odeur : c’est un complexe synesthésique où s’enlacent, indémêlables, la brise tempérée, l’humidité fraîche et les premières verdeurs. “Le soleil brille, mais sans chaleur ; de petits ruisseaux et des flaques ; la fraîcheur parfumée dans l’air, et les cieux d’un bleu tendre, avec de longs nuages diaphanes”, décrit Tolstoï dans Jeunesse (1857).
Il ne fait pas encore très chaud en effet, mais j’ouvre grand mes fenêtres pour accueillir cette “odeur extraordinaire”. Le monde pénètre à nouveau dans l’intimité. La ville n’est sans doute pas le meilleur endroit pour humer cet air singulier, qui monte d’abord à travers “champs et eaux réveillées” (Giono). Ses exhalaisons invincibles pénètrent pourtant jusque dans le cloaque urbain. Des squares aux anfractuosités, des balcons aux friches, la nature s’agite tranquillement. La senteur singulière où l’hiver déclot précède la luxuriance florale qu’elle annonce : elle marque le début du printemps plus que son apogée. “Tout le paysage baignait dans cette tressaillante odeur du printemps encore souterrain, qui gonfle les racines et carmine l’ongle des pivoines crevant le sol”, décrit Germaine Beaumont (1890-1983) dans La Légende de Silsauve (t. II). Ce sont plutôt les jeunes pousses balbutiantes, sortant tout juste de terre, qui fleurent. “Il semble que les feuilles ont leur parfum comme les fleurs, où de la terre elle-même s’échappent ces émanations de la renaissance annuelle de la végétation”, propose Alexandre Dumas dans La Marquise d’Escoman (1860).
Nous savons bien ce qui s’esquisse, dans ces émergences odorantes. Le printemps se répète inlassablement, mais il n’est pas encore là tout entier. Tolstoï évoque un “moment singulier” : “Cette période où naît le printemps est encore plus sensible et plus forte – on voit moins, mais on pressent davantage.” Demeurent quelques mystères délicats dans cette “attente de quelque chose”, dans ce retour inexorable de la vie dont nous préviennent, rassurantes, les effluves de mars. Pour Giono, l’odeur du printemps est “comme un sauvage qui essaie d’expliquer l’approche d’un grand événement naturel”. Elle divulgue des “choses importantes”, mais dans un langage cryptique.
Le printemps revient, mais il n’est jamais tout à fait le même. Qui sait à quoi il ressemblera ? Qui sait ce qui, dans le secret de la terre, s’est préparé pendant la longue nuit ? L’odeur du printemps, résume John Lanchester, est “effluve du possible, de l’imminence et de l’immanence”. Quelque chose commence, dont le visage nous demeure inconnu tant qu’il ne s’est pas déployé. Voilà peut-être ce qui m’émeut, dans cet augure redolent : blottie dans les recoins de ma chair, ma vie en respire une autre, plus large, qui afflue en elle, portée par l’air impalpable et fragrant, reliant tous les êtres. »