Hors-série "IA, le mythe du XXIe siècle"
L'art et l’invention du paysage
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Cet article est issu du Hors-série n°N°57 de Philosophie magazine « IA, le mythe du XXIe siècle », en kiosque le 11 mai 2023. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Dans quelle mesure nos imaginaires esthétiques façonnent-ils le monde dans lequel nous vivons ? C’est la question philosophique posée au musée du Louvre-Lens, à l’occasion de l’exposition Paysage. Fenêtre sur la nature jusqu’au 24 juillet 2023.
Le paysage est une idée neuve en Europe. Il n’a pas toujours existé. La notion serait apparue à la Renaissance, d’abord comme un sujet esthétique, un mode de représentation pictural, avant de désigner la beauté qui s’offre naturellement à nos yeux, sous la forme du panorama. C’est cette histoire de l’art et des sensibilités que retrace avec inventivité le musée du Louvre-Lens, en ouvrant une « fenêtre sur la nature », dans une exposition « phénoménale ». L’adjectif n’est pas usurpé, car le parcours repose sur une progression thématique, montrant l’évolution de notre perception de la nature, mais aussi, plus concrètement, sur l’activation de tous les sens. La scénographie a en effet été confiée à l’artiste contemporain Laurent Pernot, qui a notamment conçu un éclairage ingénieux, une « lumière en mouvement » faisant varier les tonalités sur certaines des œuvres exposées, où l’on découvre leur qualité atmosphérique et la dynamique qu’elles renferment secrètement.
Ainsi, Le Printemps de Jean-François Millet se pare-t-il de reflets plus ou moins chauds. Il se métamorphose en fonction de ces variations sensibles, d’une fin de journée orageuse au bleu d’une nuit lumineuse. Prévu pour faire partie d’un cycle des saisons, auquel il manque l’hiver – inachevé –, ce paysage lyrique à la composition vibrante met en majesté un verger, avec de beaux arbres fruitiers, un ciel chargé et un arc-en-ciel dans le coin gauche. Une silhouette minuscule paraît fondue dans ce paysage, renvoyant au rapport ambivalent de l’homme avec la nature, qu’il admire et dont il fait partie, dont il dépend mais qu’il croit maîtriser.
Ordonner le chaos
La notion de paysage contient d’emblée cette ambivalence dont témoigne le titre de l’exposition, emprunté à l’architecte, mathématicien et théoricien des arts Leon Battista Alberti (1404-1472). Dans une étude scientifique consacrée à la perspective, l’une des premières de l’histoire, De pictura (« De la peinture »), en 1436, l’humaniste note que le tableau est « une fenêtre ouverte par laquelle on peut contempler l’histoire ». Il soulève une question esthétique fondamentale : dans quelle mesure la représentation du réel participe-t-elle à sa création ? En guise de réponse, l’exposition déroule un paradoxe. Elle montre comment une certaine vision esthétique de la nature a abouti à abîmer son sujet d’admiration. La naissance de cette sensibilité pour une nature « recadrée », conçue comme un objet de contemplation, remonterait plus ou moins à Pétrarque. Il est du moins l’un des premiers à témoigner de la beauté du panorama au terme de l’ascension du mont Ventoux, en 1336. Dans un essai devenu classique, la philosophe Anne Cauquelin parle, elle, de L’Invention du paysage (PUF, 2004). Elle en précise la genèse. « De bons auteurs, écrit-elle, situent sa naissance aux environs de 1415. Le paysage (mot et notion) nous viendrait de Hollande, transiterait par l’Italie, s’installerait définitivement dans nos esprits avec la longue élaboration des lois de la perspective, et triompherait de tout obstacle quand, existant pour lui-même, il échappe à son rôle décoratif et occupe le devant de la scène. »
"La nature comme objet conceptuel n’est vraiment vue qu’à travers le paysage, lequel découpe le réel et le cadre"