Biologie

Le règne des chimères ?

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Le règne des chimères ?

Limace de mer (Elysia marginata). © Krokodiver/Flickr/CC BY-SA 2.0/Domaine public

Quoi de commun entre une limace de mer et un moucheron ? Ou, pour le dire en latin, un Elysia marginata et un Bemisia tabaci ? Pas grand-chose, a priori. La première, récemment découverte, a l’étonnante capacité de se débarrasser de la quasi-totalité de son corps lorsque celui-ci est lésé ou envahi de parasites, et d’en reconstituer un nouveau depuis sa tête. Le second est particulièrement redoutable pour contourner les systèmes de défense de certaines plantes, comme le coton ou le tabac. Les deux espèces sont pourtant moins étrangères qu’il n’y paraît : ce sont des chimères, qui ont intégré des composantes végétales dans leur organisme. Éclairage avec le philosophe Emanuele Coccia, qui a récemment signé Métamorphoses (Rivages, 2020).

 

• Comment une simple tête, privée de tous ses organes, en particulier de cœur et d’estomac, peut-elle survivre ? C’est la question que pose l’étonnant cas des limaces de mer japonaises. La réponse tient en un mot : kleptoplastie. Elles ont développé la capacité d’intégrer les chloroplastes issus des algues qu’elles consomment. Ces chloroplastes sont les centrales énergétiques des végétaux : elles produisent du glucose à partir du rayonnement solaire, grâce à la photosynthèse. Pour se régénérer, la limace de mer opère, temporairement, une symbiose avec ce dont elle se nourrit. 

• Comment expliquer cette propension des chloroplastes à passer d’un organisme à l’autre ? Eux-mêmes ne sont pas directement issus de la biologie végétale : il s’agirait en fait à l’origine de bactéries incorporées par les premiers végétaux – au point que cette incorporation serait devenue pérenne et transmissible à leur descendance. C’est ce que soutient, en tous cas, la théorie endosymbiotique, défendue notamment par le biologiste russe Constantin Merejkovski et la microbiologiste américaine Lynn Margulis. Selon cette théorie, la mutation n’est pas la seule source d’évolution : il faut aussi compter avec la symbiose ! 

Preuves à l’appui : le matériel génétique des chloroplastes est fort différent de celui des noyaux cellulaires. « Toute la vie a une nature chimérique. […] La vie ne progresse pas qu’à travers la guerre, elle est animée par des phénomènes de fusion, de synergie […] de collaboration », conclut Emanuele Coccia. 

• Plus étonnant encore, les hybridations avec le végétal jouent à un stade beaucoup fondamental : le niveau génétique. C’est ce que montre le cas du Bemisia tabaci, le « méchant » moucheron blanc. S’il est particulièrement résistant aux mécanismes de défense des plantes, ce n’est pas un hasard : le petit moucheron a intégré à son ADN un gène issu… des plantes elles-mêmes ! Il neutralise les produits toxiques générés par les plantes pour se protéger. De tels transferts horizontaux sont connus entre plantes, et même entre plantes et bactéries : ils s’opèrent essentiellement via des virus, qui jouent un rôle important dans le remodelage de l’ADN. 

• La transmission à l’animal est beaucoup plus rare : si les animaux peuvent porter – dans leur système digestif notamment – des virus végétaux, ceux-ci n’interagissent pas en général avec leur ADN, ils ne pénètrent pas au plus profond d’eux-mêmes. On constate avec le Bemisia tabaci que la frontière entre les règnes du vivant n’est pas si imperméable aux virus qu’il y paraît. Ce qui donne raison à Coccia : « Les virus sont une force de nouveauté, de modification, de transformation, ils ont un potentiel d’invention qui a joué un rôle essentiel dans l’évolution. Ils sont la preuve que nous sommes dans nos identités génétiques des bricolages multispécifiques. »

Retrouvez notre entretien avec Emanuele Coccia