Le scandale de l’inégalité

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Cet article est issu du numéro 33 de Philosophie magazine « 33 - octobre 2009 », en kiosque le 24 septembre 2009. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Paris, rue de Belleville. L’été touche à sa fin. Des clochards à peine animés, à demi dévêtus, gisent sur le trottoir. Il suffit de les contourner sans les regarder pour pénétrer dans le métro. Tandis qu’une grosse dame hurle au guichet et que des contrôleurs coincent trois adolescents, je suis frappé par le nombre d’enfants. Il y a presque autant de monde qu’en plein hiver. Sur le quai, une femme voilée déguste des Pringles, gourmandise de tous ceux qui ne mangent pas cinq fruits et légumes par jour. Une famille entière est chargée de sacs en plastique Lidl. D’autres transbahutent d’énormes paquets de riz. Sur la ligne 2, on peut tout acheter, sans oublier les nippes à Barbès.

De l’indigence à l’extrême richesse

Le métro longe la Goutte d’Or. Cela fait vingt-cinq ans qu’on « réhabilite » ce quartier. Mais les nouveaux immeubles pourrissent déjà, tandis que les anciens, vidés de leurs habitants, n’ont pas encore été démolis. Certes, les vieux métros crasseux ont été remplacés par le MF2000, le « métro du XXIe siècle » selon la RATP, avec vidéosurveillance et accès pour les handicapés. Mais à l’intérieur, c’est toujours la même dèche. L’atmosphère s’électrise un moment, quand un groupe de jeunes agresse un homme qui parle fort dans son mobile. Un ivrogne s’en mêle. Il a droit à sa bordée d’injures. Tout le monde se tend. Les gamins sortent en crachant. Un SDF embarque à Anvers. Son discours est inaudible. Il a mal choisi sa station : les bourgeois ne montent qu’à partir de la place de Clichy, et encore. Les touristes, en transit de Montmartre aux Champs-Élysées, ne comprennent rien. Personne ne lui donne un centime. Moi non plus, je ne sais pas trop pourquoi.

Deux cents ans de combat pour la démocratie nous ont rendus allergiques aux privilèges... 

La densité de population commence à baisser. On aborde les rivages de l’Ouest : Villiers, sa rue piétonne et ses écoles de commerce ; Monceau, quartier des banquiers… Le bon ton s’impose. La poussette MacLaren remplace l’épave à roulettes. Les touristes descendent à Étoile. Le métro est presque vide maintenant. Nous sommes dans le seizième arrondissement : quelques jeunes gens en polo Ralph Lauren (ils ressemblent déjà à leurs parents) vont chez Häagen-Dazs. Victor Hugo, qui a si bien décrit les misérables, a terminé sa vie ici, « en son avenue ». La ligne 2 est la plus hugolienne de Paris : elle relie l’indigence et l’extrême richesse. Je sors au terminus, Porte-Dauphine, par une magnifique bouche Art nouveau entourée de pins, sur la plus large avenue de Paris. Tout près, le Saint-James Club, l’université Paris-Dauphine… J’ai changé d’univers en vingt minutes. Oh, je m’en suis à peine rendu compte. J’étais plongé dans la lecture du journal, qui m’a mis hors de moi – tout en me permettant de ne pas regarder le SDF et de ne pas intervenir lorsque ça a chauffé. J’y ai lu des articles sur les salaires de patrons, les bonus de courtiers, les discriminations à l’embauche, l’exclusion des jeunes, l’espérance de vie des pauvres, les injures homophobes ; mais aussi sur le testing à l’entrée des boîtes de nuit, le plan banlieue, la discrimination positive, le droit au logement, la condition des handicapés, les CV anonymes, les menaces de la ministre de l’Économie à l’encontre des traders. Les inégalités, c’est répugnant. 

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